Un décentrement salutaire

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

"Qu'est-ce qu'une animation ludique en centre social peut nous apprendre, à nous autres, joueurs passionnés et jamais repus, sur ce qu'est le jeu ?" comme le disait plus directement le titre initialement prévu. Voilà l'histoire: l'association de joueurs que je fréquente a deux qualités qui me la rendent supportable. La première étant que, plus qu'un club fermé, c'est un groupe ouvert, avec des gens qui vont et viennent à leur rythme. Ensuite, c'est un espace qui accueille favorablement toutes les idées qui nous sortent du simple créneau de consommateurs passifs avides de nouveautés. Tournois, Marathons, Week-ends ludiques, mise en avant de jeux anciens, ces idées impulsées par quelques uns prennent corps avec une facilité déconcertante. Parmi ces expériences, il en est une, reconduite depuis trois ans, qui m'est chère: la proposition d'une animation tout public (enfant, adultes, ados, seniors) dans le centre social d'une ville proche. Le texte qui suit est une sorte d'appel à participation, initialement destiné à notre site interne. Mais sa portée étant assez générale, il fait aussi un édito acceptable.

"Please accept my resignation. I don’t care to belong to any club that will have me as a member"

Groucho Marx

Entendons nous bien: je n'aime pas particulièrement les enfants. Ni les personnes agées. Les adolescents, je les trouve même franchement pénibles quand il m'est donné d'en croiser. Les gens qui ne comprennent rien aux règles, ça me pose vraiment problème; d'ailleurs, je crois que je déteste tout simplement expliquer les règles ou présenter des jeux. Je ne suis pas forcément sociable. Je n'aime pas faire la charité; les supposés bonnes actions c'est vraiment pas mon truc. Je me fiche de la mixité sociale ou disons que je trouve que c'est un concept plutôt douteux. Enfin, franchement, quand je ne suis pas au boulot, je ne vais pas chercher à faire du bénévolat à droite ou à gauche. Encore moins à gauche qu'à droite. Et surtout pas avec des gens. J'ai donné. On pourrait donc penser que ma participation à L'animation au Centre social [...] qui a lieu chaque année en décembre et qui réunit des enfants, des personnes agés, des joueurs de cartes, des adolescents bruyants, des gens pour qui les règles de Coloretto sont longues, des gamins qui ont une capacité de concentration de trente secondes, des joueurs qui ignorent absolument tout de Tric Trac et Uwe Rosenberg, tient d'un mélange de masochisme et de bonté d'âme. Le sacerdoce habituel des mecs qui s'engagent dans les associations en quelque sorte.

Et bien non. C'est même par pur égoïsme que je m'engage d'année en année dans cette aventure organisée par l'association et que je remarque de plus mon attente de cet évènement. D'abord parce que cela me plait beaucoup, et que je vis là des choses inédites. Parce que aussi ce fut à chaque fois (cette édition est la troisième) une expérience vraiment intéressante et plaisante. Beaucoup plus, avouons-le clairement, que bon nombre de rencontres avec des joueurs passionnés. Le off de Cannes, le marathon du jeu, tout ça c'est super, mais cette rencontre nous offre autre chose. Et pour moi cet autre chose tient en un mot: le décentrement.

A trop rester entre soi, comme la dimension communautaire du monde du JDS nous y invite, on en oublie vite quelques fondamentaux. Le fait, par exemple, que le jeu c'est d'abord rencontrer l'autre, s'adapter à lui, son rythme, sa différence, ses envies. Le fait aussi que par confort, parce que tenter de lancer Le Havre le dimanche en famille c'est douloureusement décevant, nous avons a tendance à rester entre nous. Mais l'on néglige trop alors que l'entre-soi a quelque chose de mortifère et que, par ailleurs, il installe un rapport à l'Etranger assez douteux. On en viendrait même à oublier que notre périmètre familier, les Agricola et consorts, n'est en fait qu'une part infime du monde du jeu ainsi que du plaisir qu'on peut en retirer, et que la part restante, loin d'être négligeable, n'a rien de méprisable.

Nous étions venu la première fois dans ce Centre social la fleur au fusil, pétris de certitudes. Nous pensions que notre bonne volonté et notre enthousiasme suffiraient. La rencontre fut d'abord une grosse claque. Nous étions là avec nos idées, nos jeux, notre manière de voir et la première chose que nous avons eu à faire, avant même que de commencer à jouer, fut de tout casser pour reconstruire immédiatement. Et repartir de là où sont les gens. Et les écouter. A commencer par le fait d'accepter qu'ils regardent, apprécient et touchent nos boîtes d'une manière différente de la notre. Cette expérience est sans doute commune aux ludothécaires et vendeurs de magasins, mais ne l'était pas à nous, alors. Comme quoi, on a souvent plus de points communs qu'on ne le pense avec une communauté de Mormons. Ce fut donc tout d'abord assez brutal. Non seulement parce qu'il fallait s'adapter très vite, changer de paradigme, mais aussi parce que, à titre personnel, l'image à quoi cela me renvoyait était celle de missionnaires voulant porter la bonne parole chez des peuplades jusqu'alors tenues dans l'ignorance. (Je caricature à peine.) C'est pourquoi je parlais de claque salutaire. Parce qu'elle nous a fait passer en un tour de main du coté des "sachants" -- l'internet spécialité à ce genre d' effets pervers... -- vers ceux qui sont en position d'apprendre.

J'ai ainsi réalisé à cette occasion quel point on néglige la charge raciste contenue dans le terme "non-joueur" qui fleurit dans les forums, ainsi que dans le désir d'évangélisation qui lui est souvent accolé ("initier"/ "amener vers"/ "convaincre"/ "trouver des passerelles vers" le jeu de société moderne" et ainsi de suite, ad nauseam). La rencontre réelle avec ceux que l'on regroupe sous cette catégorie, qu'ils soient adultes ou enfants, vient nous rappeler qu'en fait ils sont curieux et avides de découvertes, pour peu qu'on explique correctement. Et puis, cela permet de rencontrer des gens qui ne sont pas blasés et qui s'engagent à fond dans les parties. C'est un plaisir simple, qui n'a rien à voir avec une bonne action ou une manière de remplir les caisses de l'association. C'est vraiment... plaisant. Bien plus, à mon sens, que les conversations tard dans la nuit à Cannes où les gens sont tout excités d'avoir "testé" un proto qui va sortir dans six mois...

Un avantage non négligeable de ce genre de soirée réside aussi dans le fait qu'elles permettent de redécouvrir sous un angle différent des jeux comme Coloretto, Les Aventuriers du rail, Sandwich, Cash and Guns, etc. Voire, pour certains cela nous donne une occasion de les pratiquer. On voit que quelques uns ont une évidence que d'autres n'ont pas. On comprend pourquoi certains prix ludiques sont pleinement justifiés, tant ils gagnent immédiatement l'attention du public. Skull and Roses, Coloretto, Les aventuriers du rail, Dobble, Qwirkle, pratiqués dans cet autre contexte prennent tout de suite un autre sens. Cette année Concept, peut-être, ou Hanabi, ou d'autres, auront le même effet. Je serais curieux de voir ce que va donner Zooloretto que j'ai depuis deux ans et ne peut véritablement sortir que dans ce contexte.

Quelques souvenirs mémorables, comme ces parties de Sandwich avec des ados qui m'ont fait découvrir tout le potentiel du jeu. Ou encore du Gang of Four avec des anciens d'Algérie fans de cartes, très heureux, contrairement au stéréotype répandu, de faire autre chose que de la belote. Très habiles aussi à appréhender le changement de paradigme. Beaucoup plus curieux, en somme, que nous quand il s'agit de faire le chemin inverse vers les traditionnels. Qwirkle avec un couple qui m'a demandé où ils pouvaient se le procurer. La discussion avec les anciens du club d'échecs. Tout cela converge vers une vision du jeu qui s'éloigne du comptage de cubes et d'actions et qui le recentre sur une dimension relationnelle. Essentielle et pourtant tellement négligée parfois quand notre ambition se résume faire trois jeux (plutôt qu'un) dans une soirée.

Je ne voudrais pas enjoliver outre mesure. Il y a du bruit, de la frustration, des échecs. C'est fatigant. Ça crame une soirée jeu. Mais, vers minuit quand on sort, c'est presque à regret. On aurait bien continué un peu avec les gens qui restent. A cela s'ajoute des petites choses plaisantes: le repas pris ensemble qui va couper un peu la soirée; le fait que c'est quelque chose que l'on organise en groupe; l'équipe super sympa. Autre avantage, et il est important à mes yeux, c'est quelque chose que l'on vit en équipe, dans les bons et les mauvais moments. Et puis, on apprend au fil des ans, les jeux à amener, la manière d'expliquer. Oui, car ce n'est pas que de l'Anthropologie à la mode Tintin au Congo: on apprend aussi beaucoup sur soi, sa capacité à s'adapter, à de sortir de ses réflexes et inhibitions habituels, à.. jouer autrement. Peut-être que je me lasserai un jour, peut-être qu'inévitablement cette aventure aura une fin, mais en attendant le rendez-vous est pris et attendu. Bref, en un mot: soyez curieux.

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