Petites Guerres et Jeux de Parquet chez Bragelone: un pur enchantement

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

Je ne saurais trop décrire avec précision les sentiments qui m'ont étreint à la lecture de ce livre. D'une part parce que lesdits sentiments restent assez diffus, les termes d'enchantement, d'émerveillement, de ré-enchantement, de précieux, qui me viennent spontanément, assez vagues. D'autre part, parce ce que j'ai envie de les protéger de mes sales pattes théoriques bien grasses. L'intelligent, l'intelligible, le tangible, le concret, le centre, l'objectivable, toutes choses auxquelles on nous appelle sans cesse, je sais faire; mais là j'ai envie d'être dans le sensible, que je ne considère pas du tout comme un signe de faiblesse mais comme un registre de l'expérience et de la narration qui a tendance à se perdre dans ce monde d'ingénieurs et de machines.

Ce livre m'a ému, et il l'a fait d'une manière à la fois proche et différente de l'effet qu'ont eu sur moi Sidérations de Richard Powers, ou Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, lus récemment, et qui m'ont bouleversé. Petites guerres et jeu de parquet m'a touché en ce qu'il m'a reconnecté avec des particules émotionnelles qui continuent à vivre sous la graisse et les empilements de jeux dans ma ludothèque. L'effet fut d'autant plus fort, et réussi, que je ne m'y attendais pas du tout. Cet effet, je m'apprête à le gâcher quelque peu pour mon lecteur. Il vaut peut être mieux arrêter votre lecture ici, et filer acheter ce livre. Je vais vous raconter mon expérience. Cela amène le risque d'attentes démesurées et de déceptions cuisantes, mais surtout vous coupe un peu de l'effet de surprise, qui est la première de mes émotions. Cependant, après dialogue interne, ma position, mon éthos pour ainsi dire, ou ma prétention, serait de considérer que cela vaut mieux que l'ignorance dans laquelle les fils d'actualités branchés sur les containers chinois et les usines tchèques, tiennent cet ouvrage.

Le livre de petit format et de petit prix, édité par Bragelone, qui est en fait la compilation de deux petits livres, presque des notices, complétés de photos, textes et notes additionnelles, ne me serait pas parvenu sans la rigueur d'un bibliothécaire dont je veux saluer le travail. Le monde tel qu'il est, les algorithmes, les bulles de filtres dans les réseaux, l'impression de ne pas avoir de temps, le fait qu'on ne se risque pas au dehors, m'en aurait plutôt tenu éloigné. Je m'en cogne de la Fantasy, quand des collègues parlent de l'imaginaire, j'y vois une sorte de régression en mode chamallow. Injuste. Même des trucs bien charpentés comme La Religion de Willcoks. Je m'intéresse à des littératures et des cinémas du trouble, du réel, de l'obscène, et souvent leurs histoires de dragons me tombent des mains. Donc, le catalogue de Bragelone n'est pas un endroit où je me promène. Dommage pour moi, car j'aurais vu plus tôt qu'ils auront au moins publié pour la postérité ce petit recueil, dont je n'hésite pas dire qu'il est parfaitement indispensable dans toute bibliothèque de joueur qui se tient. Il coute le prix d'un mauvais jeu en fin de vie salement bradé sur un salon, donc autant ne pas se priver, au cas où il disparaitrait. Tout disparait.

Comme tout le monde ou presque, je connaissais l'existence de "Little Wars", qui ouvre ce recueil. L'ouvrage de H.G Wells est cité dans toutes les histoires du jeu de société, comme un moment pivot entre les simulations militaires lourdes et abstraites et les jeux de plateaux de wargame. Il est beaucoup plus cité que d'autres étapes importantes, comme Le jeu de la la Guerre, de Guy Debord, un écrivain aux antipodes de l'auteur anglais, aux antipodes de presque tout le monde en fait. Ce livre est cependant plus souvent cité et résumé que lu. Quant à la seconde partie, "Jeux de parquets", qui est une sorte de déclinaison logique, de prolongement aux jeux d'enfant, elle était quasiment inconnue, et il me semble inédite en français. Et c'est dommage car l'ensemble, et l'association des textes fait par l'éditeur, vaut franchement le détour. L'expérience racontée dans Jeux de parquets date chronologiquement d'avant Little Wars, car constitués de souvenirs d'enfance. Il rapport des expériences de jeu libre dont le matériel de base sont des planches de bois polies, de différentes tailles et hauteurs, percées de trous afin qu'on puisse y insérer des éléments de décor (branches de pin, piquets avec drapeau, etc.). Les photos sont vraiment saisissantes de ce qu'ils arrivent à créer avec ça, îles aux pirates, forts, etc. Ces planches de bois, on les retrouvera chez l'auteur à l'âge adulte, comme éléments de décor des guerres qui, elles, ont lieu non pas sur le parquet d'une salle de jeu mais dans de vastes jardins extérieurs. Elles nous disent en somme: rien n'a changé. les enfants restent des enfants. Ce qui change c'est notre capacité à voir et à jouer. Les nécessités de l'édition ont voulu que pour faire un petit livre minimal, il fallait réunir ces deux textes, et des notes, photos, dessins, mais l'ensemble est coordonné, comme on dit d'une opération militaire. Ce mouvement agit sur nous à la manière d'une invasion, d'une révolution. On a envie de tout laisser, la comptabilité, l'entreprise de correction des bêtises qui se dit sur Facebook, pour aller jouer avec eux.

On plonge dans "Little Wars" et dans "Jeux de parquets" comme dans "A la recherche du temps perdu de Proust, ou La main coupée de Cendrars": l'évocation par l'auteur d'un détail insignifiant du quotidien, un gâteau, une nuit étoilée, qui va ouvrir grand une fenêtre sur l'imaginaire: ici, un canon projetant des billes de plomb, des planches en bois épaisses. Et ces auteurs sont malins, ils savent bien qu'ils nous entraînent avec eux dans ce mouvement de réminiscence (l'enfance) et de projection (y revenir, avoir envie de jouer immédiatement). Il y a peu de texte, c'est un volume assez court, mais il y à là des mouvements qui dépassent des sommes bien plus épaisses, comme le Simulating Wars ou le Lost Battles dont le nom de l'auteur m'échappe pour l'instant [edit: Philip Sabin].

Le premier ouvrage est le récit de la construction progressive d'un jeu de figurine de simulation militaire, qui alterne rigueur et lucidité. Au centre, des petits canons à billes de plomb et des obstacles. Des hommes mûrs, à genoux, qui se muent en généraux pendant des heures. A la fois récit d'une invention, livre de règles, guide pratique, conseils de fabrication, récit épique de parties, le petit livret alterne les segments évocateurs. Les règles raffinées par des années de pratique nous sont livrées, si bien que nous pouvons les pratiquer telles-quelles sans trop de difficultés - je ne l'ai pas fait, j'essaye de comprendre celles de Batman. Elles sont précises et détaillées, à la fois bien plus simples, plus souples et plus amples que bien des règles contemporaines. Le mouvement de rigidification et de prévoyance qui a colonisé les règles se sent en négatif dans des éléments "laissés à l'appréciation des joueurs". Cela m'étonne à la relecture que tant de choses tiennent dans un si petit ouvrage, et que des ouvrages bien plus amples laisse échapper l'essence de ce texte.

C'est aussi, et surtout, un plaidoyer contre la guerre, une ode à l'inventivité, à l'enfance, au bricolage, aux cadeaux précieux, et des charges régulières contre la pauvreté matérielle et imaginative, la rigidité des produits manufacturés que l'on trouve dans les boutique. Discours des années 50 qui sans doute aurait encore sa pertinence aujourd'hui: le jeu segmente, limite, rigidifie, là où il pourrait ouvrir et liquéfier. Je ne me risquerai pas à parler de Play et de Game, comme dans "Le jeu libre dans une ère de Contrôle", article dont ce texte est la déclinaison pratique. Parce que j'en ai marre de douter de moi, de me faire reprendre par des spécialistes. Je leur laisse les dictionnaires, je garde les planches. Mais c'est l'idée: des espaces de liberté s'ouvrent là.

Le passage en langue française fait sans doute perdre un peu de l'humour anglais et de l'understatement qui prévaut. Il rend aussi un peu trouble les saillies misogynes sur les femmes qui, par leurs préoccupations excessives de la réalité, viennent distraire les hommes de leur quête imaginaire. Difficile de savoir si c'est une forme d'humour un peu particulier, ou, comme chez Jacques Brel qui tenait parfois en interview des propos de ce type, une certaine forme de croyance. Il n'empêche que cela ne doit pas vous empêcher de lire, de préférer Brel à la K-pop ou Jim Thompson à Joel Dicker. C'est de toute façon limité, et la vrai cible de ses railleries n'est pas la femme, mais l'adulte et le marchand, qui vont distraire l'enfant de sa créativité, imposer des bornes, l'adulte marchand étant la pire engeance. Si vous tenez absolument à une relecture politique de l'œuvre, vous pourrez noter que c'est l'histoire de monsieur assez bourgeois qui avaient le temps de s'amuser avec des futilités pendant que l'Angleterre crevait la dalle. Mais, je le pense sincère quand il dit qu'il voudrait bien que tout le monde s'amuse comme ça, car c'est vraiment trop bien. Et l'invention, les progrès sociaux, la révolution sont souvent partis des classes oisives et bourgeoises, des intermédiaires, c'est ainsi.

Pourquoi ne suis-je plus capable de cela ? De me mettre à quatre pattes sur un parquet avec des bouts de bois, d'écrire comme cet homme, avec la même fougue, le même enthousiasme, et le même humour subtil ? De faire ce que j'écris et appelle des mes vœux ? Qu'est-ce qui a foiré au passage ? Le dernier moment approchant l'expérience décrite ici, c'est quand j'ai vu un plateau bricolé de "Gasland refueled", des petites voitures de fer blanc customisées en mode "Mad Max 3: au delà du Dôme du tonnerre", camp au possible donc, sur un circuit où du sable était collé. On approche de quelque chose qui se détend. Mais cela était encore excessivement sophistiqué et excessivement dirigé par le livre, propice à des publications Instagram. Intimidant. Les planches de bois de Jeux de Parquet, c'est autre chose. C'est brut et nu. Cela m'amène a conclure de manière étonnante: mais bon sang pourquoi je ne suis pas encore allé à Castorama ? D'abord pour moi, puis pour offrir ? La honte peut-être. Non pas de la réalisation, parce que c'est plus simple à faire qu'un Molky, mais la crainte que cela ne soit pas compris. Je vais commencer par offrir le livre, administrer l'anditote.

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