Plaidoyer pour Fauna et sa descendance

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

“Cela n’a pas grand intérêt”. En 2014, à l’époque de la sortie de Terra, déclinaison inattendue de Fauna présentée à Essen, j’avais demandé à une attachée de communication d’un grand groupe français s’ils envisageaient une édition. La réponse était négative. Comme nous nous rencontrions pour échanger des informations sur un autre projet, j’avais essayé de lui demander pourquoi ils en étaient arrivés à la conclusion que ce jeu ne pouvait pas être édité. Cela m’intéressait bien plus finalement que la chronique de leur dernière production, dans laquelle je me retrouvais embringué. En vain. Aussi sympathiques qu’elles soient, avenantes, passionnées, ravies de travailler dans un milieu de passionnés, les chargés de communication n’en restent pas moins des personnes qui font leur travail. Leur travail c’est de communiquer: de donner des informations utiles et de les faire circuler, de rechercher l'efficience de cette information. Donc, tenter de les faire dévier de cette autobahn, la transmission d’informations utiles à faire passer à ces relais de communication, revient à vouloir discuter de Kant ou de Michel Gondry avec un mec qui étale du goudron par temps de canicule. Il va poliment refuser, peut-être avec un sourire moins clinquant que la communicante, et vous faire comprendre que vous n’êtes pas à votre place, voire légèrement insultant. Non pas qu'ils ne sachent rien, juste qu'ils travaillent, et ne sont pas trop autorisés à dévier.

Il y avait pourtant un sujet: Pourquoi Terra n’existe pas en français ? Pourquoi Fauna n’est pas réédité ? Un vrai bon sujet de reportage. Personne ne posait la question, personne ne donnait de réponses. J’en étais réduit à des spéculations vagues qui, sans confirmation d’une source autorisée, ne valaient pas tripette. Ma rédactrice en chef me l'a confirmé. J'ai cependant pu négocier une chronique en "Apport Personnel" de Terra, que j'avais récupéré en occasion chez un Italien, et que je considérais comme un jeu marquant. Cela m'a remboursé mon achat, mais n'a pas soldé mon interrogation. Pourquoi il n'est édité qu'en anglais et allemand ? Est-ce que les retours d'Essen étaient mitigés (il est vrai qu'il apparaissait peu dans les comptes rendus ) ? Est-ce que c’est une question de coût de la traduction ? D’évaluation fine de l’étroitesse du marché des jeux de connaissance ? De cible ? D’accords partenariaux ? A une époque où tout et n’importe quoi semble édité, réédité, décliné, ce qui était déjà le cas en 2014, pourquoi est-ce que cette gamme qui eut son succès en son temps ne réapparaît pas ?

J'avais laissé de coté ces questions. L’autre jour, sur le réseau social, quelqu’un demandait: “Quel est votre jeu de cette année ?". J’aurais bien répondu Fauna, mais je ne craignais qu’on ne m’envoie bouler sous prétexte de trollage et de perte de temps. Je n’étais pas idiot: le monsieur demandait le jeu édité cette année qu’il fallait avoir, pour pouvoir pratiquer le meilleur de la pointe de la modernité. D'ailleurs, ce n’est même plus le jeu de l’année la bonne expression, c'est le "jeu du moment”. Il n’y a plus que du présent perpétuel, très segmenté, très instantané. Et je me suis vaguement demandé si le contexte n'était pas désormais plus favorable à une réédition de Fauna et Terra. Le succès de Wingspan et de de Ark Nova, la conscience écologique troublée des amateurs éclairés - le matin je fais venir de Chine par container et cargo un KS auquel je ne joue pas, seul le frisson de la commande m’intéressait dans ce geste, l’après midi je glande sur Facebook et entre deux streamings vidéos je met un pouce bleu à un éditorial sur le jeu et l’écologie - aurait pu y contribuer.

Fauna est un jeu de connaissance sur les animaux, sorti en 2008, en français en 2010 chez Filosofia. Terra est une déclinaison géographique sortie en 2014, qui a connu une édition allemande chez Huch and Friends et une en anglais chez Béziers Games. L'éditeur et son patron ont exploité le système de jeu pour produire une version America, avec l’auteur original, le grand F. Friese (Mégawatts, Vendredi, 504, Fuji Flush et tant d’autres). L’argument de l’époque est que c’est le jeu de connaissance qui résout tous les problèmes des jeux de connaissance. Il est encore valable aujourd’hui, même si beaucoup de jeux ont depuis exploité cette question, comme le très bon Timeline qui opère dans des principes approchant.

Comme le Monopoly, ou la Belote, le Trivial Pursuit est un mal aimé. On lui reproche des parties trop longues, le renforcement de l’asymétrie de connaissance, l’ennui et l’humiliation d’une partie du public. Fauna prend le contrepied de cela, car c’est un jeu sur les estimations, sur un sujet spécialisé dont pas grand monde n’est spécialiste. Il est donc possible, pour les enfants et les adultes, de répondre un peu au pif, sans mobiliser des stocks de connaissances accumulés dans une vie. Il est même possible, si un joueur est très bon, de bénéficier de son mouvement. C’est un jeu rapide, rythmé (une action par tour, et il s’agit de poser un cube), scandé par des révélations joyeuses, où l’on n’a jamais l’impression d’être éduqué ou édifié. Et il y a suffisamment de cartes pour que l'on oublie les réponses entre deux parties.

Le jeu se présente sous la forme d’une carte du monde sous laquelle on trouve des échelles métriques, correspondant à la taille, au poids, à la grandeur, et à la taille de la queue. Un stock de cartes très important complète le matériel. Sur chacune, un animal est proposé, par exemple le Chimpanzé commun (Pan troglodytes) ou le Rat architecte (Leporillus conditor). Vous ne voyez que son dessin, sans élément (arbre, humain) qui donne une idée de l’échelle. Il est précisé qu’il est présent dans X régions du globe, et que vous devez définir les caractéristiques. Le premier joueur pose un cube à l’endroit où il veut: région du globe (je pense qu’il vit dans la Corne de l’Afrique), ou sur une échelle (je pense qu’il pèse entre 100 et 200 kilos / Je pense que sa queue fait 5 cm, etc.). Le joueur suivant fait de même, à la différence près que les cases occupées ne peuvent pas l’être par deux cubes. Par contre, on peut jouer dans les cases voisines, soit en estimant possible que l’espèce ait essaimé dans d’autres régions, soit en pensant que l’estimation est plus basse. Sachant que l’on marque des points pour les cases voisines des bonnes réponses, c’est aussi une stratégie.

A la fin de la manche, on révèle la carte et les informations et l’on attribue les points. Les cubes n’ayant pas rapporté de points sont envoyés dans la réserve, ce qui réduit nos possibilités d’action pour les fois suivantes. Et cela fonctionne super bien. C’est un jeu à la fois doux, tranquille, et qui reste tendu jusqu’à l’obtention des 120 points qui mettent fin à la partie. Que l’on gagne ou que l’on perde, c’est un plaisir de jouer avec ces petits animaux. Heureusement, les échelles évitent la question de la durée de vie, qui est présente dans Cardline Animaux et qui me fait toujours un peu frémir. Les enfants, nullement gênés par cette question, sont obligés de me consoler après.

Terra est une déclinaison géographique et culturelle de Fauna. Les photos remplacent les dessins. A la place des animaux, on a des sites naturels et des productions culturelles diverses. Les échelles sont métriques et chronologiques. Par exemple, les Chutes de Dray Sap. Où sont-elles situées dans le monde ? Quelle est leur hauteur ? Combien de touristes les visitent chaque année ? La religion musulmane ? Combien de pratiquants ? Les quinze principaux pays dans le monde en termes de population ? La date de la fondation ? le Sanctuaire du Christ-Roi d'Almada, où est-il situé ? Quelle est sa hauteur ? Son année de fondation, etc.

A la différence de Fauna qui avait des cartes avec une face verte (facile) et une face noire (moins facile), ici les variabilités sont importantes. Alcatraz, une fois, le Monastère de Gandantegchinlin ensuite, ce qui donnera un point facile au premier joueur. Cela fait un peu ronchonner, même si les autres joueurs peuvent occuper les cases autour de la bonne réponse. Terra est une bonne déclinaison. La géographie et la culture, c’est plus ample, cela favorise un peu plus certains profils, mais il y a encore de l’amusement. Il n'y a que des versions anglaises et allemande (un système métrique sur chaque face, les feet et les mètres), ce qui suppose quelqu'un de suffisamment à l'aise pour lire les cartes. Traduire et faire des petits collages, c'est une plaie. J'ai des cartes allemandes, j'ai abandonné l'idée.

America est une déclinaison de Terra plus que de Fauna. Actuellement, elle est “currently out of stock” chez Wall Mart, après avoir été assez lourdement soldée: $46.79 au lieu de 70.19 . On la trouve sur ebay, assez chère. Elle est consacrée à l'Americana, aux Etats américains, à la culture locale. Bonnie and Clyde: De quel état était-il originaire ? Combien de personnes ont-ils tué ? En quelle année ont-ils été neutralisés ? Les parcs d'attraction ? En quelle année le premier a été fondé ? Quel Etat en a le plus construit ? Combien de visiteurs à Disney World par an. Vous voyez le genre… Bon, je vois surtout qu'il est épuisé, et je ne suis pas sûr qu'il soit réédité lui aussi, pas sûr qu'il y ait plus de rééchalandage que pour Terra.

America donne une idée de l’évolution graphique qu’auraient pu subir Fauna et Terra si seulement ils avaient été réédités. C’est vraiment très efficace et coloré, mais je crois que je préfère le style un peu vieillot, Images du Monde et bonus des tablettes de chocolat Poulain, de la matrice originale. Si quelqu'un les rééditait comme ça, il est évident que je n'achèterai pas une nouvelle version. Voilà encore une épine dans le pied de ce quelqu’un qui voudrait se lancer dans cette entreprise de rééditer cette gamme, de la relancer avec des déclinaisons régionales (Version France: Le “Bouton de Culotte”, dans quelle région est produit ce fromage, quel est son poids moyen, combien de litre de lait par an ? Téléphone. Année de fondation du groupe. Nombre d’albums vendus. Nombre de chansons originales). Celui-ci aurait un travail important à faire.

Pour commencer, si le livret vous dit que ce mignon petit singe qui vous a donné 17 points (dont 12 de localisation car vous avez trouvé que le seul endroit où il vivait était l’Archipel Indonésien, vous n’en êtes pas peu fier) n’est plus présent qu’à 1000 spécimens dans le Monde, il est possible qu’il n’existe tout simplement plus. Triste réalité. Certains autres animaux auront vu leurs régions se limiter à une vague réserve naturelle au Rwanda. J’ai du mal à estimer si cela ferait beaucoup de travail de recherche et de toilettage. Je doute que la version anthropocène (année d'extinction, nombre de naissance par ans, nombre vivant encore à l'état sauvage) ait un grand succès. Mais j’ai plus l’impression que ce qui bloque c’est que le marché des jeux de connaissance un peu Old School doit être étroit. Fauna n'est pas facile à vendre. Cela manque de “high concept”, de techno, de choses nom cool à apposer dessus. Un “trivia party game” avait essayé l’édition anglaise de Terra, et cela approche bien. Mais comment traduire ça en Français. Fauna et Terra donnent l'impression d'être de vieux jeux dans une époque post-moderne, et cela décourage d'avance: c'est un peu comme proposé un Hawks en noir et blanc à des gamins qui regardent Neflix en vitesse 1.3. Pourtant, il y a une forme de modernité et d'aboutissement dans cette gamme.

N’étant pas un influenceur important, je pense d’ailleurs que cet article ne va pas servir la cause d’une réédition. Je me dis même que la relance d’une production n’est pas forcément la meilleure chose à faire: après tout, il est possible de se contenter des jeux en circulation dans le marché de l’occasion, de s’imaginer jouer à ce jeu, voire de se le fabriquer soi-même (ce qui serait un jeu en soi) avec les enfants, en piratant les concepts de base de l’auteur, en prenant des exemples dans Timeline, et en imaginant mille choses qui ne me viennent pas à l’esprit. Je pense en effet que si on aime vraiment les animaux et la nature, il n’est pas vraiment nécessaire d’encourager la surproduction.

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