Arboretum

Arboretum s'offre un nouveau tour de piste chez Renegade Games, et ce n'est que justice, car il est effectivement très bon. Cette réédition donnera à un large public l'occasion de découvrir et pratiquer un jeu de cartes, facile d'accès original et très interactif. Comme le disait assez justement un critique américain: "des arbres, des arbres, en fait on passe notre temps à planter des couteaux !!"

Il y avait à boire et à manger dans la collection "deluxe" de Filosofia, qui l'a édité pour la première fois. A boire: la réédition de jeux éprouvés comme le léger Black Spy, variante de Hearts, et l'excellent Tichu qui trouvait là une parure à sa hauteur. A manger: comme l'édition française du japonais Parade de Naoki Homma et cet Arboretum de Dan Cassar. Deux jeux originaux, à tous les sens du terme, avec un boîtage soigné, des cartes de très bonne qualité, des règles sur impression carton. Parade et Arboretum, bien que dissemblables, avaient le même coté tordu qui les rend très attachant. Depuis, celle collection s'est arrêtée, comme Filosofia, mais les jeux vivent leur vie. En attendant que Parade revienne, ce qui ne manquera pas j'en suis sûr, penchons nous sur celui-ci.

La première partie, c'était dans un salon bruyant, à Cannes. Je n'étais pas là pour ça. Je suis complètement passé à coté. Complètement. Il faut dire que le thème (les arbres, même superbement illustrés...) et ce à quoi il ressemble si on regarde superficiellement (une Réussite, un Solitaire multi-joueurs) manque singulièrement d'attraits. Il se trouve que j'avais hérité de la chronique, mais la masse de jeux à traiter à l'époque, le coté un peu rapide de l'appréciation de mon groupe de joueurs faisait que je l'avais trouvé "moyen", bien moins scotchant que Tichu ou Parade... A l'occasion de la réédition, j'ai voulu voir. Et, dégagé de l'actualité immédiate, j'ai vu tout son potentiel. Il fait donc officiellement partie de la catégorie des jeux qui ne sont pas restés et qui ont fini par revenir, comme les châteaux de Bourgogne.

La nouvelle édition me fait penser, de loin, à "La couleur tombée du ciel", le film de Nick Cage avec des filtres colorés censés représenter des hallucinations. Je ne suis donc pas allé voir de plus près, me concentrant sur l'édition précédente que je vais chroniquer ici. Quand on sait qu'on va fixer pendant une trentaine de minutes son tableau, autant qu'il soit agréable. Et c'est plutôt le cas dans l'édition Filosofia. C'était une gageure de représenter dix couleurs différentes, et il est vrai que les essences d'arbres se prêtent bien à cela. C'est un dessin vraiment très fin, avec des formes et des couleurs qui rendent le truc très reconnaissable. Pour le reste, il y a, comme dans le reste de la gamme, un petit carnet de score, toujours agréable.

Le cœur du jeu, que l'on pourrait rapprocher du Rami ou des Réussites (prendre deux cartes, en poser une dans son tableau, en défausser une qui devient disponible aux autres) est très épuré. On ne peut plus simple pour le présenter. Par ailleurs, il n'y a pas de contrainte de pose hors la nécessité de se placer orthogonalement à une carte existante. Et les cartes ont juste des valeurs, pas d'effets. A la fin, c'est celui qui a le plus de points qui gagne. Cela permet de se concentrer sur l'essentiel : comment on marque des points. C'est à ce niveau que sont introduites les subtilités qui font le sel d'Arboretum. Et les ambiguïtés aussi.

Les joueurs vont marquer leurs routes les plus longues, c'est à dire une série de chiffres croissante dont les extrémités sont des cartes de la même couleur. Des bonus multiples peuvent être attribués: si toutes les cartes sont de la même couleur (et quatre au moins), si l'on commence/finit par les extrémités de la série 1/8. Comme un chemin peut être très épuré, les cartes 3 jaunes, 6 violet, 7 jaune, par exemple, peut arriver qu'on ait plusieurs chemins, mais on va essayer de marquer celui qui marque le plus de points. On va essayer, car là on va se taper le coté vicieux du jeu: il faut avoir le droit de scorer. Et celui qui aura le droit est celui qui aura en main la plus grande valeur en cartes de la couleur. Par exemple, vous faites un chemin superbe d'une valeur de onze points (1,5,6,8 de la même couleur), et bien votre plaisir peut être un tantinet gâché par un adversaire qui a le 7 en main tandis que vous avez le 4 et le 2. C'est lui qui obtient le droit de scorer, même s'il n'a rien à scorer. Son but dans la vie peut-être seulement de vous embêter, façon "ce sont mes orangers, je les récolte si je veux). Une petite règle supplémentaire fait qu'un 1 dans une main annule la puissance d'un 8 dans une autre main, il faut bien s'en rappeler.

Il faut sans cesse équilibrer trois choses: ce que l'on met dans son tableau, ce que l'on défausse (et donc rend disponible à l'autre), ce que l'on garde dans sa main. Bel exercice de comptage de cartes, de mémorisation, et des tensions à tous les instants pour peu que l'on aime ce genre de pratiques. Il n'est pas évident de rentrer dedans. Ce n'est pas un "take that" frénétique et fun façon Fuji Flush ou Nicht Die Bohne!, plutôt un truc un peu cérébral et froid. Au bon sens du terme. C'est autant un jeu de construction que de destruction, d'attaque-défense, ce que le thème mignon ne laisse pas soupçonner au départ. Il faut se ménager des chemins multiples. Cela suppose de se défaire de certaines logiques - on pourrait avoir tendance à poser d'abord les petites cartes, négliger qu'on peut faire des chemins complètement tordus, etc. On découvre des petites subtilités, autour de l'usage des 1 et des 8, ce genre de choses. Il en ressort une ambiance un peu studieuse, dans laquelle le hasard de la distribution joue évidemment son rôle, mais où les contraintes de défausse et la limite de cartes en main fait qu'on ne peut pas tout faire.

Il est parfait à deux, dans le genre à la cool. Mais il supporte aussi bien les parties à trois ou quatre joueurs. Froid, oui. Déroutant, oui. Original, oui. Excellent, certainement. j'ai du mal à percevoir la profondeur réelle - au delà d'un équilibre qui semble en tout point parfait - et ce qui dans mon goût provient d'une appréciation de la mécanique. Toujours est-il que je vous conseille de ne pas faire la même bêtise que moi et le juger un peu trop rapidement.

Très Bon