Détective : Dig Deeper

La promesse d'étendre la gamme Détective dans tous les sens, vers le grand public (Saison 1) ou vers les geeks (Détective Batman et Dune dans les tuyaux parait-il) n'est pas sans provoquer de grandes réticences chez moi. J'aime bien l'univers de base, la complexité, le temps qu'il a fallu pour tisser cela. Je dois être conservateur, comme quand on transpose les système de Sherlock Holmes ou de Battlestar Gallactica chez Chtulu. Les retours sont d'ailleurs assez mitigés sur la Saison 1, avec l'idée qu'on a le squelette mais que la chair de l'expérience n'est pas toujours venue avec. Cela ne m'a pas empêché d'acheter pour voir, par souci de complétude, au cas où, et de m'intéresser à l'actualité de cette gamme.

Pour Dig Deeper ou LA crimes (chronique à venir) ou Vienna Connection, cela semble un peu plus naturel d'étendre à l'univers du polar 70's ou aux années 80 (LA Crimes) ou même à la guerre froide. L'association d'un univers du polar 70's (mise en page qui fait penser à Anatomy of a murder, thème qui fait penser je ne sais plus pourquoi à Chinatown), du nom de Rob Daviau (Pandemic Legacy et quoi ?), dans une gamme vaguement évènementielle, m'a d'abord enthousiasmé. J'étais tout excité, pas du tout le vieux ronchon cynique et désabusé. Au final, ce fut une déception cuisante et amère, cuite-amère donc, déception qui tranche avec d'autres critiques, plus positives et plus courtes, que vous trouverez un peu ailleurs.

Des promesses

Le pitch de la gamme, lu dans l'attente de la partie, en avait pourtant rajouté à l'idée que nous étions dans l'évènement, dans l'épicerie de luxe: "La Signature Series est une nouvelle gamme d'extensions conçues par les meilleurs storytellers de l'industrie qui vont créer de nouveaux cas autonomes innovants à résoudre ! Nous sommes fiers d'annoncer que les deux premiers designers qui vont créer leurs propres histoires pour les détectives sont Rob Daviau et Mike Selinker. Mike Selinker est le concepteur du jeu de cartes Pathfinder Adventure : Rise of the Runelords, Lords of Vegas et Betrayal at House on the Hill. La série Signature est une opportunité pour les auteurs de mettre leur marque unique sur le détective. Nous leur proposons un bac à sable pour jouer, et nous sommes très excités de voir avec quelles histoires et quels crimes ils viennent avec!" J'étais excité également. Et surtout l'idée de jouer les 70's US me plaisait vraiment, car c'est une période que j'aime bien dans d'autres médias. Je venais de finir Big Black at Aticca, une BD sur la révolte de la prison située pas très loin géographiquement/temporellement de dig deeper.

Pas un Rookie

C'était, pour tout dire, mon introduction à Détective. Ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas d'éléments de comparaison, car nous avons commencé ensuite L.A. Crimes, et que mon groupe avait terminé la boîte de base. Par ailleurs, je ne suis pas un rookie, j'ai beaucoup pratiqué Sherlock Holmes DC, et sa belle articulation annuaire - plan - journaux - récits. Et comme c'est précisément cette articulation qui me dérange dans DD, cela me donne des billes. Et par ailleurs, j'ai une collection de romans et films noirs qui le dispute presque à ma collection de jeux en termes d'items.

A ce propos, je pense être raisonnable aussi, et ne pas attendre qu'un jeu de société sorte de limites raisonnables en termes de récit. Le JDS n'ira jamais aussi loin que le roman, la bande dessinée ou le cinéma. This War of Mine - sur lequel il faudra que je revienne quand j'en aurais fini de crever - est une heureuse exception. Il y a des limites intrinsèques au media, même dans les boîtes 18+ (Estrella Drive, déception moindre, et là encore, il faudrait que j'y revienne), on ne passe pas les bornes. On sait se tenir. Si bien que le monde contenu entre l'univers mythologique de Bonfire et la crasse de Blanc Manger Coco ou des jeux japonais avec des soubrettes nazies n'est jamais vraiment exploré. Dommage.

Le fond du problème

Dig Deeper est une petite boîte d'extension, constitué d'une histoire unique. Nous savons donc d'emblée que nous perdons la liaison entre les histoires, qui fait la force du concept du jeu de base et de L.A. Crimes. Pas de possibilité de commencer avec une histoire moyenne +, un échauffement, et de produire un crescendo dans les enquêtes 2,3,4,5, de laisser un peu d'irrésolu à la fin d'une partie. Il faut tout donner. Mais certaines enquêtes de SHDC possèdent suffisamment de force pour tenir d'elles-mêmes et être assez marquantes, mémorables et cela aurait pu être le cas ici.

Je pense avoir joué dans de très bonnes conditions, avec trois joueurs connaissant le système, en évitant de lire toutes les critiques. Nous avions une bande son de très bonnes qualité (j'aurais été plus pointilleux, et je n'aurais pas mis une enceinte Bluetooth mais remonté une chaine Hi Fi 70's) mais le mec faisait presque aussi bien que moi), des donuts, une bière de qualité, et un temps calme.

Pourtant, l'avis de la table a été très mitigé. Le jeu fonctionne bien, il ne faut pas exagérer. Cependant, trois problèmes se posaient d'emblée: 1) la qualité intrinsèque de la restitution de l'univers et du déroulement l'histoire 2) L'application du système de jeu sur l'histoire 3) La possibilité d'agir et de se mouvoir, de jouer quoi.

La qualité de l'histoire

L'histoire est assez commune, même s'il y a une tendance un peu moderne à vouloir articuler deux lignes temporelles, des fausses pistes - et à se perdre dedans. J'ai trouvé que c'était un peu trop large pour un si petit jeu. Trop ambitieux et tape à l'œil. Cependant, soyons juste, c'est assez tenu. Le problème est ailleurs. Le contexte, les personnages, les détails, les lieux, la langue, autant d'éléments de la diégèse sont assez communs, voire salement cliché. Mais même dans cliché-land, un lieu, un personnage, un moment fort, éléments qui permettent à des relectures mièvres comme Stranger Things de s'en sortir. Là ce n'est pas le cas, pas du tout. Je me souviens plus de rien, d'ailleurs, à un mois de la partie.

Je ne vais pas revenir sur la tendance assez violente à l'aseptisation de la violence qui a cours actuellement, mais dans une tentative de représentation des 70's ça me pose singulièrement problème. C'était une époque violente qui produisait des œuvres violentes, notamment des polars comme French Connection. Big Deeper, ça sent à plein nez les 70's vues par un américain de 2020, c'est donc très loin du cinéma 70's, de la politique brutale de l'époque (on sort d'une décennie d'émeutes raciales, les minorités sont stigmatisées, c'est la guerre froide, le Watergate, Attica, les Black Panthers, le Vietnam, les flics corrompus, etc.)

Déjà que je trouvais TS Estrella Drive un peu gentil, mais au moins il tentait des trucs. Là j'ai l'impression il ne tente rien, sinon des références geek rigolotes et anachroniques. Les délires inclusifs amènent à faire un polar 70's sans le N word qui s'attache à inclure à tout prix une femme dans un univers très masculin - no spoil. Il ne va pas comme Boogie Nights dans l'industrie du porno californien, comme Ellroy dans le polar désespéré, comme Coppola dans les arcanes de la Mafia, comme Chester Himes à Harlem crado, etc. Cela tourne plutôt à la visite du Hard Rock Café de Boston. On peut aimer.

L'insupportable tendance des années 2020 au clin d'œil et au ricanement prévaut, ce qui rend le pitch (""Boston a connu des jours meilleurs. Beaucoup de protestations. Des troubles civils. Tensions raciales. C'est une ville qui se débat pour trouver son équilibre. Certains jours, elle mijote. Certains jours, elle brûle. Quel temps pour combattre le crime. Vous conduisez une belle voiture. Vous portez un manteau de cuir. Peut-être que vous fendez un crâne ou deux de temps en temps.") d'autant plus ridicule et insupportable. Le contexte est nul, les personnages sont peu caractérisés, et l'action est fade. Voilà mon impression. Si tu veux faire joujou avec cette époque-là, autant y aller à fond.

La mise en jeu de l'histoire

Plus encore que la fadeur de l'univers, la réalisation de l'histoire est bien moins prometteuse que ce que l'on nous vend. Autant SHDC est ancré dans son époque (journaux, annuaire, langue, police), autant Détective est ancré dans son époque (internet), autant cette boîte est vraiment le cul entre deux chaises. Il y a des contraintes de format, certes, un pack de cartes et l'ordinateur. La matérialité (un pauvre plan riquiqui), la qualité de la simulation (on aurait pu imaginer des microfilms, des épreuves de photos argentiques) ne sont pas au rendez vous. A la place on a une base Antares qui simule plutôt bien un ordinateur des années 70 qui vous rend fou, et de vagues photomontages que j'aurais pu mieux faire en jetant du café sur un truc tapé à la machine. Sans ADN, sans internet, le système d'enquête est modifié. Mais il est juste simplifié sans que soit inventé un truc qui colle vraiment à l'époque, par exemple un vrai simulateur de détecteur de mensonge. J'ai trouvé ça bâclé, fait à la va-vite, un skin artificiel. Je suis peut-être un peu pointilleux, mais il y a quelque chose qui ne va pas avec l'ordinateur. Et le problème sera inverse dans Dune et Batman: comment avec nos ordinateurs de pauvres allons-nous simuler l'hyper-technologie du futur. Vienna Connextion à la limite, on voit plus.

La possibilité de se mouvoir

Le système reste bien, mais je n'ai pas senti qu'on avait de moyens d'actions particulier, comme défoncer la gueule à quelques suspects, accélérer, prendre de la benzedrine comme chez Ellroy. On n'a pas vraiment de prise sur le jeu. On se laisse porter. Il est possible qu'on ait mal joué, mais là encore mes collègues étaient vraiment expérimentés. La faiblesse de l'univers ressort alors. La pression de la montre joue mollement.

A lire les autres critiques

Maintenant que j'ai terminé, je peux parcourir quelques reviews. Qui sont plutôt enthousiastes en général. Quand je lis: "Je suis absolument conquis. Grand fan de jeux d’enquêtes en général, de Dig Deeper est un petit bijou. Le système des interrogatoires est excellent, plusieurs surprises... Clairement du niveau de la première boîte, concentré en une seule enquête (donc toute de même avec une histoire moins foisonnante). Bravo aux auteurs, illustrateurs, éditeurs, c’est parfait. On en veut d’autres de ce niveau!", j'ai l'impression de ne pas avoir joué avec le même jeu, ou avec le même matériel. Tant mieux pour vous: je vous souhaite de vivre une expérience comme la sienne. Il ne faut pas trop en demander à un jeu, me direz-vous. Et bien si. Il faut trop en demander. Et on aurait beau jeu de conclure: il aurait fallu creuser plus profond...

 
  • Un bon jeu d'enquête
 
  • Univers fade
  • Personnages faibles
  • Réalisation un peu baclée

Peu Captivant