Edito de juin - Définir le jeu de société 2

Définir le jeu de société est très difficile et sujet à de nombreuses controverses. Les pièges sont nombreux avant de parvenir à définir ces jeux.

Nous allons essayer de proposer ici une réflexion sur la base des théories de l'activité (Leontiev, Vygotsky...). Dans ces théories, l'activité est le fruit de plusieurs composantes :

  l'objet de l'activité : cela correspond au but que se donne un personne.

  le sujet : cela correspond à une personne, ses caractéristiques, savoirs, compétences...

  l'instrument : cela correspond aux moyens mis en place pour atteindre le but. Il s'agit d'abord d'outils physiques ou intellectuels mais aussi de la façon de les utiliser pour atteindre un but. Ces outils deviennent instruments à partir du moment où ils permettent au sujet de réaliser l'objet de son activité.


Un marteau en soit n'est pas un instrument, il le devient quand le sujet sait comment frapper sur le clou et qu'il a un clou à enfoncer. Ceci permet de conceptualiser l'usage d'un outil pour faire autre chose que ce pourquoi il est prévu (enfoncer un petit clou avec le manche d'un tournevis) ou l'usage d'un objet qui n'a pas a priori d'usage prévu (par exemple utiliser une pierre pour enfoncer notre clou). Ceci permet également de mettre en avant l'importance de la variété des personnes et des buts en fonction des contextes lorsque l'on conçoit un outil.

Quid des jeux ?

Tout d'abord, intéressons nous à l'objet de l'activité. Le but poursuivi par le joueur est de prendre du plaisir. Néanmoins, il ne s'agit pas de n'importe quel type de plaisir : il s'agit d'un plaisir issu du jeu. Ce plaisir est multiforme. Chacune de ses formes ne sera ni présente dans tous les jeux ni spécifique aux jeux. Chacune de ses formes aura une importance variable en fonction des personnes et pour une même personne en fonction des périodes. Citons en vrac : le plaisir d'être avec d'autres, le plaisir de gagner, le plaisir de vivre quelque chose...
Intéressons-nous maintenant à l'instrument. Il existe de nombreux outils pour jouer : jouet, jeu, sport, ... etc. Sans compter qu'il est possible de jouer avec à peu prés n'importe quoi : qui n'a jamais entendu "ce n'est pas un jeu !" ? Le jeu est totalement indépendant de l'outil. Ce qui fait le jeu vient surtout du fait que le sujet va s'en servir d'une certaine manière. Si le jeu n'est pas dans l'objet, il est dans l'instrument (voir notre explication de l'instrument un peu plus haut). Duflo dit que "Le jeu est l'invention d'une liberté dans et par une légalité" : jouer consiste en partie à adopter des règles dans l'utilisation d'outil. Revenons à l'outil. Les jeux de société possèdent une double forme : une intellectuelle (les règles) et une physique (la boite de jeu et son contenu). La première est une proposition de légalité aux joueurs (les règles sont données). Cela permet de distinguer les jeux des jouets, où la règle n'est pas totalement donnée a priori mais inventée par le joueur. La forme physique permet de fournir les moyens aux joueurs de jouer : par exemple, si certains arrivent à jouer mentalement aux échecs, beaucoup ont besoin des pièces.
Le sujet est le dernier élément de notre trio : la variété des individus fait que ce qui est un jeu pour l'un(e) ne le sera pas pour un(e) autre. Ceci est particulièrement visible si l'on compare les adultes et les enfants.

Grâce à la théorie de l'activité, il est possible de conceptualiser l'activité ludique et de comprendre pourquoi il est difficile de la cerner si l'on se borne à l'objet, la règle, le but ou la personne ou si l'on néglige un de ces éléments. Le jeu est une rencontre entre tout cela. Les jeux de société sont l'union d'un objet physique et d'une régle ou simplement une règle. Ils sont proposés aux joueurs. Si le joueur a la possibilité d'obtenir un plaisir ludique en adoptant la légalité proposée par le jeu de société, il y aura jeu.

Au delà de cette modeste contribution au sujet, pour parvenir à définir les jeux de société, il faudrait décliner les multiples formes du plaisir ludique et pointer quels plaisirs particuliers les jeux de société permettent d'assouvir et dans quel contexte, comparativement à d'autres jeux, par exemple comme le sport.
Par Xavo - 11 juin 2007

7 commentaires

  1. Raphaël 09:45 06.06.2007

    Au sujet de Vygotsky: toute théorie scientifique est influencée en partie par le vécu de l'individu, et c'est d'autant plus vrai pour les sciences cognitives, psychologiques ou sociales.
    Ainsi, si la théorie de l'activité démontre que la conscience est indissociable de l'environnement, il ne faut pas oublier que l'expérience de ce Vygotsky est surtout située dans un contexte d'apprentissage; en effet, pour l'apprentissage chez enfants, on comprend qu'il faille limiter les abstractions...
    Cette théorie laisse pour moi une place très faible à une conscience introspective, à l'imagination et même à toute espèce de spiritualité, et est encore une fois à recadrer dans son monde de révolution Marxiste finalement très matérialiste.

    Bref, on est d'accord avec cette théorie de l'activité, ou pas!

    Mais pour revenir à tes moutons, tu essaies de définir le jeu; je crois que même si le concept n'est pas aisé à définir formellement, tout le monde a quand même une compréhension (intuitive) suffisante de ce que c'est.

    Si je te comprends, tu distingues le jeu du jouet par la présence d'une règle... cette distinction est à mon sens applicable au jeu "en boîte", pas au jeu en général. Il y a-t-il une règle quand on joue aux cow-boys et aux indiens? Bien sûr tu peux dire que les conventions des westerns sont la règle, mais je pense que tu parles de quelque chose de plus spécifique, d'un règlement qui s'applique au jeu n'est-ce pas?
    Et que dire des jeux où on joue seul; quand on est enfant, ce jeu là (avec ou sans jouet) se passe plus dans la tête même s'il a des manifestations matérielles.

    Par contre le jeu de *société* est sémantiquement difficile à cerner.
    Par jeu de société, entend-on aussi un jeu qu'on ne joue qu'à deux?
    Faut-il nécessairement une boîte de jeu? Ou même un "matériel"?

  2. xavo 11:44 06.06.2007

    Les théories de l'activité ont quand même fait du chemin depuis Vigotsky et le matérialisme socialiste ! Voir par exemple "activity theory and human computer interaction" (B.N.Nardi) pour s'en convaincre. Je ne pense pas qu'un niveau d'analyse soit plus pertinent qu'un autre dans l'absolu et qu'être d'accord ou pas avec une théorie soit une bonne approche de la science. Tout dépend de ce que l'on fait d'un modèle et s'il est ou non falsifiable... mais ce n'est pas le sujet.

    Ici, il s'agit juste de dire qu'objet de l'activité (but du jeu), sujet (joueur) et instrument (le "jeu joué") sont liés et comment cela peut nous servir pour comprendre l'activité ludique. En aucun cas, je ne prétend cerner la totalité du fait de jouer via la théorie de l'activité, bien trop fonctionnelle pour cela comme tu le soulignes. Je ne connais pas d'ailleurs de théorie psychologique capable aujourd'hui de cerner la totalité de l'activité ludique.

    Concernant la distinction jeux de société et jouets, je ne parlais que d'objets manufacturés : je n'ai pas du tout été clair, désolé. J'ai pri soin par contre de ne pas me situer dans le registre aboslu et de parler des jouets en disant que la règle n'est pas "totalement donnée". J'ai le sentiment qu'il n'existe pas de limite claire entre les deux catégories d'outils. Je vois plutôt un continuum avec d'un côté des jeux de société où la règle est quasiment totalement fournies aux joueurs (il reste toujours une part de créativité) et d'un autre où la règles n'est pas donnée par le jeu mais en partie crée par le joueur à partir de ses propres savoirs (c'est le cas il me semble des cow-boys que tu cites).

  3. Paul 13:16 06.06.2007

    Sur Lev Vygotski (attention à l'orthographe du nom — Vygotsky en transciption anglo-saxonne) : il est a rappeler que ses théories furent censurées en URSS dès 1936, comme "anti-marxistes" et "anti-prolétariennes". Il est vrai cependant que la Révolution a permis dans les années 20 une véritable explosion du travail théorique et pratique dans le domaine de la pédagogie et de l'apprentissage, le tout sur le terreau déjà fertile des nombreuses expérimentations pratiquées dès la fin du 19e siècle (voir les articles de Fedor Sologoub sur l'éducation, et l'activiét d'Andreï Biélu, l'auteur de Pétersbourg, qui fut secrétaire de Rudolph Steiner.
    Concernant la révolution : on aurait tort de croire que la révolution soviétique fut essentiellement marxiste et matérialiste. C'est oubliier le rôle fondamental que jouèrent des philosophes mystiques comme Solovev ou Fedorov dans la conscience des intellectuels et des dirigeants politiques, ainsi que l'influence très marquée de la théosophie — partout en Europe d'ailleurs.
    Bref, ce n'est pas parce que Vygotski prit une part active à la révolution, que ses théories sur l'activité sont à jeter aux orties. Je dirais même au contraire : la révolution, la guerre semblent bien à l'origine d'un mouvement pour une éducation nouvelle adaptée à monde nouveau, une éducation où l'enfant n'est plus contraint mais accompagné.
    Concernant le jeu de société : vous paraissez laisser de côté le mot "société". Au 19e siècle, on appelle jeux de société, des jeux qui ne sont pas destinés justement aux enfants de manière exclusive : ce sont tous les jeux comme le portrait chinois, les charades etc. Mais quand on est deux, on est déjà en société, et peut-être même le jeu est-il le moyen de reproduire ou décrypter ou apprivoiser les règles de la société prise dans son ensemble…
    Par ailleurs vous paraissez également oublié l'un des moteurs essentiels du jeu pour la majorité des gens dans le monde, qui est le gain, le gain d'argent.
    Pendant des siècles, on a joué presque exclusivement pour de l'argent. Le jeu, par exemple, était le principal moyen d'existence d'un Casanova. Je ne sais pas si l'on peu vraiment confondre espérance de gain, volonté même de gain, avec la notion de plaisir.

  4. XavO 16:21 06.06.2007

    Vous pensez vraiment que mon but est d'être exhaustif sur la question de l'activité ludique ?

    Concernant l'argent, je pense pour ma part que l'on ne se situe pas dans la sphère ludique. Pour moi, celle-ci est délimitée par le plaisir. Il n'y a plus de jeu quand il s'agit de gagner sa vie, plus de jeu quand il s'agit d'apprendre, plus de jeu quand les enjeux identitaires son trop fort...etc.
    Concernant l'aspect "société", je l'ai volontairement écarté pour deux raisons : je n'ai pas eu le temps d'approfondir la question et je maitrise mal la dimension sociale présente dans les théories de l'activité.

  5. Paul 02:16 07.06.2007

    Non, je ne pense pas que votre but soit d'être exhaustif sur le sujet. Je désirais seulement suggérer d'autres pistes de rélexions, nourrir le débat en somme, car j'aime débattre. Je trouvais trsè intéressante votre approche par le biais de la définition de l'activité.
    Par ailleurs, je tiens à vous faire remarquer que votre édito s'intitule "définir le jeu de société", je ne vois guère dès lors comment vous pouvez évacuer le mot "société" de votre réflexion. Ce que vous dites se rapporte fort bien au jeu, mais est un insuffisant pour aborder le jeu de société, et c'est, je crois, ce que vous faisait observer Raphaël dans son commentaire. Dans l'expression "jeu de société", c'est justement le dernier terme qui, à mon avis, est important. On ne peut penser le jeu de société sans prendre en compte sa dimension sociale, et donc économique. Le poker, par exemple, est typiquement un jeu de société et typiquement un jeu d'argent. On n'y jouera pas du tout de la même façon avec des haricots et des ducats sonnants et trébuchants. Mieux, en l'absence d'enjeu, et même d'enjeu important, le Poker n'a strictement aucun intérêt, alors qu'il devient réellement palpitant quand il y a danger, menace — de ruine.
    C'est troublant, non ?

  6. Stéphan 20:23 07.06.2007

    Pourquoi ne pas définir le jeu en tant qu'ellispe sociale, temporelle et spatiale.

    Le jeu c'est la chez l'homme mais aussi chez l'animal (parce qu'il ne faut pas oublier que les animaux jouent aussi) de sortir de la "vie sociale", de "la vie en communauté", du vécu; le temps de vivre une situation ludique, une situation dans laquelle on convient explicitement (les règles écrites par exemple) ou implicitement (règles tacites) que les règles sociales seront différentes. Le jeu est une façon de mettre de côté les réponses sociales habituelles pour vivre d'autres choses; une façon de dire "je mets de côté le vécu"

    Ce qui explique l'importance des règles dans les jeux. Pour que le jeu fonctionne, il faut que tous les participants acceptent de suivre les règles pour recréer un nouveau système social avec de nouvelles finalités. Sans ces règles, le jeu n'est pas possible. Il faut qu'un compromis existe entre les joueurs le temps du jeu

  7. XavO 00:04 08.06.2007

    @ Paul : tout à fait d'accord sur l'importance du terme "société" et du coup l'inadéquation du titre au contenu.
    Concernant l'argent, je crois que justement ce qui fait que le poker où d'autres jeux d'argent prennent de l'intensité comparativement à leur version sans argent est qu'ils ne sont alors plus tout à fait des jeux. Aucun jeu ne pourra jamais être plus intense que les sensations que l'on peut rencontrer hors-jeu : la vie non ludique est évidemment plus intense. Il n'y a donc pour moi rien de troublant à cela.

    @ Stéphan : je crois que tu rejoins Duflo qui défini le jeu comme "l'invention d'une liberté dans et par une légalité", non ? Ou en d'autres mots créer de nouvelles possibilités pour vivre d'autres choses.

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