Revue des médias #4: BGGN

Où l'intention de ne pas zapper pour une fois et de ne se concentrer que sur un seul acteur se trouve vite contredite par l'actualité qui se précipite. Cette rubrique se cherche encore, comme chacun pourra le constater. La volonté de proposer pour chaque article une ligne directrice claire, analytique et fouillée dans le meilleur des cas, entre en tension avec l'envie, voire la nécessité, de papillonner. Donc, il sera question aujourd’hui d'un site, d'un magazine, d'une radio, d'un certain éditorial, d'un avis de décès, de concentration économique et d'autres choses encore en filigrane. Tant pis pour ceux qui aimeraient aller au-delà de la superficialité des choses. Tant mieux pour les gens qui ne parlent pas anglais.




Ce mortel ennui
En écoutant, l'autre soir, le dernier épisode de la Radio des jeux, consacré à l'éditeur Ystari, je ne pouvais, bien malgré moi, réprimer un certain ennui. L'émission n'était pas inintéressante en soi, et, par ailleurs, l'invitation de Cyril Demaegd et Grunt était pleinement justifiée au vu de l'année vécue par Ystari (marquée par l'obtention de deux prix à Cannes pour Olympos et Détective conseil, le gros succès à Essen et aux TT d'or de Myrmes, ainsi que plusieurs distinctions majeures pour Eclipse aux Golden Geek Award). Quelques informations assez intéressantes étaient dévoilées, comme le devenir de la licence SHDC. Mais, l’atmosphère feutrée et sympathique qui s'en dégageait, exempte, comme c'est malheureusement souvent l'usage, de questions un peu plus dérangeantes ou pointues (la notion d'échec, significativement, n'est jamais effleurée, même de loin; le destin des récents Québec, Asteroyds ou Oz n'est pas interrogé), et surtout l'impression désagréable d'entendre encore et encore les mêmes voix m'ont vraiment gêné. Quel intérêt à zapper si le paysage ludique français convoque toujours les mêmes invités et les accommode à chaque fois à la sauce "Salut Les copains" ? C'est un agacement contextuel, car non seulement je trouve le média vraiment intéressant mais encore j'avais beaucoup apprécié le numéro précédent. L'anecdote, surtout, vise à expliquer pourquoi, en ce moment, j'ai plutôt tendance à rechercher ma satisfaction à l'étranger.

W. Eric Martin et cie.
Bien connu des professionnels, des amateurs et des anglophones, BoardGameGeekNews n'est pas évident à trouver. Ce n'est pas exactement un site, ni vraiment un blog. Il faut en passer par l'onglet Boardgamenews de eludique, ou, sur Boardgamegeek, repérer une petite fenêtre à droite. A moins que vous n'utilisiez Twitter, qui relaye régulièrement ses propos. Il s'agit, comme son nom l'indique, d'un blog d'information sur le monde du jeu de société. On peut y trouver des news bien sûr, mais aussi des articles, des comptes-rendus de salon, des journaux de créateurs, etc. W. Eric Martin en est le rédacteur en chef et s'annonce comme: "Writer of articles, player of games, news editor". S'il est le contributeur principal, les collaborateurs sont nombreux, dont Andrea Ligabue, que l'on retrouve aussi sur le très intéressant opinionatedgamers. Les informations sont très régulières et très larges, bien que synthétiques. Par exemple, en ce moment, à quel autre endroit a-t-on des informations sur les sorties de Nüremberg ? C'est très précis et se lit sans déplaisir. Il est frappant de constater à quel point, alors que le site a des moyens énormes, comme la couverture du récent Essen l'a montré, la forme reste étonnament frustre. Liens hypertexte, peu de couleurs, des "quotes", images collées ici et là: le style reste monacal, voire raide: n'importe quel adolescent muni d'un PC produirait quelque chose de plus séduisant. Est-ce pour mieux signaler que l'important est ailleurs ?


Car le fond, clairement, est vraiment très intéressant. Des nombreux sites qu'il m'arrive de consulter régulièrement pour le simple plaisir de la lecture et de l'apprentissage, celui-ci se tient vraiment au dessus du lot selon moi. Les contributions de Eric Martin constituent non seulement une source d'information importante, mais son style demeure une référence majeure pour moi. Sa manière de relayer, dans un style très neutre, tout en gardant sa singularité, différentes news sur le monde ludique, s'avère non seulement très efficace mais encore très pertinente. Le numéro du 27 décembre, par exemple, nous parle de Knizia, de Counter, ainsi que de Tric Trac. Le reste est à l'avenant. Le fait qu'il se trouve outre-Atlantique pose d'emblée un regard très international. Malgré son nom, il ne se contente pas des news, et s'autorise parfois des choses plus pointues comme cette réflexion à partir de la Toy fair de NYC. Les publications sont très régulières, inégales bien sûr, mais souvent intéressantes. Il héberge également à l'occasion de très intéressants journaux d'auteurs et de créateurs. Très récemment, par exemple, F. Friese a publié celui de Copycat par exemple. Il gère également Gone Cardboard, une sorte de liste perpétuelle qui recense les publications dont j'ai du mal à percevoir, pour l'instant, le sens et l'utilité.

Et Boardgamenews devint Boardgamegeeknews...
Désormais, les activités de l'auteur sont incluses dans un ensemble plus vaste qu'est le site bien connu BoardgameGeek. Sur le plan formel, même s'il est affublé du numéro 1 et est mis en avant d'office sur la page d'accueil, le "module" constitue un blog parmi d'autres, comme n'importe qui pourrait en faire un. Il fonctionne de manière assez autonome, comme celui sur les applications ipad de David Neumann. L'ergonomie du site étant ce qu'elle est, il n'est pas vraiment mis en valeur. Il n'en a pas toujours été ainsi. Auparavant, Eric Marin opérait de manière autonome sur blogspot dans un site intitulé Boardgamenews, dont on trouve toujours les traces actuellement.
Il y a un an, il s'est adossé à Boardgamegeek dans un contexte où le site rencontrait des problèmes techniques:

Now it can be told: Starting in January 2011, Boardgame News will disappear as a standalone site to be reborn as part of BoardGameGeek. Perhaps you've heard of this site? I will be News Editor for BGG, and BGN will run on a new blogging set-up that Aldie, Dan and the BGG coding crew are building. A news module will be incorporated into the BGG front page, with headline-style links to the news articles, game announcements, columns, etc. (...) We had chatted about this-and-that over the years, and I felt they were good people – yes, even Derk – so when BGN ran into a ditch in November 2010, I decided to approach them to see whether they could help out. They generously made a place for me, freeing me from having to worry about technology, advertising, donations and all the rest of the stuff that was taking time away from writing – freeing me, in other words, from all the things I'm terrible at so that I can focus on what I do best. Sounds like a good deal to me. Hope that you'll agree when the news starts flowing again on BGG in January 2011...


A l'époque, sa volonté de se dégager de l'aspect gestion technique et économique avait soulevé plusieurs réticences d'ordre esthétiques et éditoriales, entre autre. Il existe un sujet très intéressant dans Tric Trac, et un autre sur BGG. Voir un "gros" site avaler un petit indépendant fait toujours un peu peur. Est-ce qu'il allait garder sa liberté de ton ? Qu'allait devenir le site ? Les réactions étaient nombreuses:

Imagine if CNN went down and reappeared hosted by Fox News. Imagine if the New York Times and the Wall Street Journal decided to save money by combining operations. Boardgames aren't as polarizing as political and financial news, but there's still strength in diversity.


ou encore:

Et c'est bien triste.... On a d'un côté certes une belle base de données mais dont la présentation est juste terriblement repoussante pour les non geeks ; de l'autre un très chouette site d'informations aéré et fourni. Et malheureusement, pour des raisons que j'ignore, le très professionnel Eric Martin de Boardgamenews a pris la décision de naviguer sous pavillon Boardgamegeek.... Adieu les news claires, limpides et tous publics qui faisaient la saveur de Boardgamenews....


Si ce que l'auteur avait à y gagner était évident, n'y avait-il pas beaucoup à perdre ? Sur le plan esthétique et ergonomique, très certainement. Mais, force est de constater, un an après, que sur le plan éditorial, les choses n'ont pas vraiment changé. Il a sans doute gagné en visibilité. L'audience de BGG, comme en témoigne le rapport d'activité 2012 est énorme, et il aurait tort de s'en priver. Le paysage médiatico-ludique américain reste très vaste, très varié, encore plus que chez nous. Il reste une pluralité de points de vue. Néanmoins, ce phénomène de "concentration/absorption" interroge. Nous n'avons pas vraiment vécu l'équivalent en France pour l'instant. Mais est-ce que cela ne se profile pas, à terme ?


Nota bene
- Rien à voir avec le jeu de société, mais les semaines qui passent voient les magazines tomber comme des mouches. Inéluctable ? Sans doute. Triste ? Oui, quand c'est un ouvrage de la trempe de VoxPop. Ils avaient une ligne éditoriale très classe, longs entretiens et grand soin apporté au travail photographique qui venait rappeler l'époque dorée des Inrockuptibles. Ils finissent comme ils ont commencé: de manière élégante. Mais je ne vais pas faire ma pleureuse: je n'étais pas abonné; je lisais en bibliothèque et ai acheté quelques numéros. C'est toute la contradiction.

- Difficile de faire comme si... et de passer l'évènement sous silence à cause de je ne sais quel prétexte éthique douteux: un des moments intéressants dans la semaine fut cet éditorial produit par M. Phal sur Tric Trac. le fait est qu'il venait en réponse à un article rédigé par Starvince et moi dans Plato consacré au traitement médiatique d'Essen. Premier débat, première news sur un jeu "pledgé" (1775), et maintenant un éditorial en une: les temps changent et ce qui se dessine fait envie. Si l'on cherche bien, ce n'est pas vraiment le premier éditorial produit par Phal ou Mops, il y a eu des tentatives préalables, mais néanmoins l'évènement reste marquant. Dans un long texte argumenté, sous l'apparence d'un discours réactif, Phal vient se confronter à notre propos, pointe des contradictions, amène des chiffres, et soulève de très bonnes questions sur les médias actuels. La passion, l'intelligence et la connaissance du sujet, trois qualités qui ne vont pas nécessairement de pair, y sont sensibles. Pour contredire mon propos initial, on entendait là une voix différente et un ton loin d'être complaisant même si très respectueux de l'interlocuteur. Dommage que les commentaires à brûle-pourpoint des internautes ne soient pas toujours à la hauteur (même si sociologiquement intéressants). Nous allons en tout cas prendre le temps de la réponse.

Par Damien - 2 janvier 2013

5 commentaires

  1. Grunt 09:43 14.01.2013

    Coucou Damien,

    je pense que cette impression vient aussi du fait que Cyril répond pas mal aux demandes (forum TT, gamestar, débat live TT -il a d'ailleurs remplacé qqun-), et on ajoute à cela une certaine visibilité sur les projets (Ystari Mag' & Co). Du coup, on apprend moins au final, quand comme toi on est bien informé déjà.

    Je ne suis pas sûr qu'il y ait une certaine réticence à répondre aux questions:

    - il n'y a globalement jamais eu d'échec dans le sens financier (car derrière il faut juste tirer le bon nombre d'exemplaires), mais un jeu qui n'attire pas le public (indépendamment de ses qualités intrinsèques, et sur ce point il y a eu justement cela a été discuté dans la radio) ne sera juste pas retiré (car là en effet ça serait un risque). Donc Asteroyds est un peu plus un ovni, mais il faut savoir se faire plaisir, tout en tenant compte des réactions du public. Et c'est un succès (et un honneur si si) de l'avoir publié. Sherlock Holmes est lui aussi un ovni.

    - sur les cadeaux bonus (tu en parle dans le numéro 1), je pense qu'à titre perso (et Cyril a dit un peu le même message ici et là), j'en a un peu marre du cadeau bonus exclusif (surtout quand bientôt on parle plus du bonus que du jeu lui-même, ce que je trouve quelque part irrespectueux), alors que je ne suis pas contre un bonus pour tous et pour faire vivre / soutenir le jeu (comme une mini-extension téléchargeable dans le Ystari Mag', la Ystari Box ou l'extension d'Olympos/Mykerinos pour le coup achetables par tous) ou des scénarios additionnelles (Asteroyds si ça avait plus accroché, Sherlock Holmes...).

    Sur ma participation, bah je suis pas très à l'aise avec l'exercice, et je n'ai probablement pas grand chose d'intéressant à ajouter face au charismatique Karis :P

  2. damien 16:46 14.01.2013

    Merci de ce retour, Grunt. En fait, je me demandais s'il n'y avait pas plutôt une réticence à poser les questions. Une forme d'auto-censure. La tendance -- et je m'inclus volontiers dans ce travers -- à aller dans le sens d'un discours où l'on parle toujours des projets ultérieurs, et le plus souvent dans un sens agréable, genre "le monde du jeu c'est sympa". C'est super intéressant de parler de Sherlock Holmes et tout ça. Mais, je me disais que le format long autorisait peut-être aussi à revenir sur des choses passées plus compliquées. Par exemple, faire un retour sur des jeux qui n'ont pas vraiment rencontré leur public, ou pas comme cela aurait été souhaité. Comment vous analysez ça, vivez-ça. Mais, encore une fois, je ne vais pas donner de leçons car je me retrouve souvent dans la même position.
    Après, il est dans la nature de cette chronique d'être un peu outrancière, exagérée, de provoquer le débat. J

  3. Grunt 17:46 14.01.2013

    S'il y a une chose que j'ai apprise, c'est qu'il n'y a pas de recette pour le succès d'un jeu (ça serait trop facile), l'essentiel est de se tenir à sa ligne directrice, et pour Ystari, ça reste les mécanismes huilés à l'extrême, et une certaine épure (que certains pourraient justement voir comme un défaut car austère / sérieux / moins fantaisistes). Et même si tu te demandes toujours ce qui n'a pas fonctionné dans tel et tel, il faut aussi se concentrer sur les réussites pour rester motivé (ce qui contrairement à ce que l'on croit n'est pas si facile). Car l'essentiel est de croire en ce qu'on fait ("mal" ou "bien"), et de tenter (plus que de savoir). Tu vas me dire encore heureux

    Perso, Myrmes j'y croyais dur comme fer, ça n'aurait pas rencontré un certain succès, je pense que j'aurai laissé tomber (ce qui en soit ne m'engageait pas à grand chose). Pour d'autres jeux, tu sais qu'ils sont plus "atypiques", dans le sens pas forcément dans la mouvance du moment. Quand ça ne marche pas, tu te dis "C'est la vie!": bien sûr "Les Mousquetaires du Roy" (qui se sont épuisés vite en VF) aurait pu avoir une règle plus claire ou ordonnancée différemment, Assyria un look moins austère (comme Amyitis d'ailleurs), Olympos une meilleure lisibilité pour les technos, et Sylla avoir plus de femmes dénudées... et globalement le design ou la réalisation finale (indépendamment des mécanismes) auraient pu être différentes. Mais bon c'est un package, et ça dépend où on place son propre curseur

  4. Beus 11:16 17.01.2013

    Salut,

    Cyril est un cas un peu à part à la Radio des Jeux. Historiquement c'est le premier invité du podcast et lorsque nous avons repris le flambeau Guillaume nous a dit mi-sérieux, mi sur le ton de la boutade qu'il fallait l'inviter au moins une fois par an.
    Contrairement à ce qu'on pourrait croire, pour ma part, je ne connaissais pas Cyril. Et je pense qu'à part Mat' qui l'a croisé professionnellement les autres gars du podcast étaient dans mon cas. Je ne l'avais vu qu'à Paris est Ludique où nous l'avions interviewé mais où il était le premier à être venu nous voir alors que nous craignions de faire un four et que personne ne vienne parler dans notre micro. Mais rien que cette anecdote me l'a rendu sympathique. Ce passage m'avait donné pour ma part de l'interviewer de nouveau. Et oui ! Il a du charisme l'animal ! Et si Cyril n'a pas trop l'intention d'être sérieux, difficile de ne pas lui emboiter le pas.
    Bref concernant le côté "Salut les copains", j'entends bien la critique. Mais je pense que sur cette émission, elle tient beaucoup à la personnalité de Cyril et à la transparence dont il fait preuve sur son activité qu'évoque Thomas ci dessus.
    Après je trouve celle sur le fait d'entendre toujours les mêmes voix un petit peu injuste. En tout cas pour ce qui concerne la Radio des Jeux. Elle pourrait laisser entendre que nous cherchons à n'inviter que les mêmes personnes ayant toujours voix au chapitre.
    Lorsqu'on regarde les statistiques d'écoute du podcast, l'émission Ystari écrabouille toutes les autres. Mais pour être honnête ce n'est pas vraiment notre moteur. On a été autant ravi d'aller discuter avec Ystari qu'avec Arnaud Urbon, Guillaume Besançon, Laurent Escoffier ou Yoshi du CNJ dont on ne peut pas dire qu'ils "squattent" le paysage ludique français.
    Notre prochain invité Olivier d'Asyncron m'apparaît parfaitement dans cette veine et nous avons hâte d'enregistrer.

    Ludiquement,
    Beus





  5. damien 19:54 17.01.2013

    Merci de ce retour. Pour être juste, j'aime beaucoup la radio des jeux et son potentiel (la longueur, les invités variés, etc). J'avais eu une très bonne surprise avec Fun Forge et l'avais relevé ici même. J'écouterai avec attention le boss d'Asyncron. Mais là, c'était un épisode moins intéressant pour moi. Longue vie à la radio...

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