Wargames

Comme on peut ressentir un plaisir esthétique à la simple vue d'une pochette de disque sans rien savoir de la musique qu'elle contient, nul besoin de connaître sur le bout des doigts l'univers des wargames pour en apprécier deux éléments essentiels: l'esthétique et le discours. En effet, même si le genre est réputé austère, il a pourtant produit non seulement quelques unes des plus belles couvertures de jeux tous genres confondus mais également de nombreux projets ambitieux et exigeants qui eux-même ont généré des commentaires et des champs de réflexions passionnants. Et, pour mon plus grand enthousiasme, il se trouve que les organes de presse qui y sont consacrés sont à l'avenant: intéressants et aboutis.


Qu'est-ce qu'un wargame ? Et qu'est-ce qui ne l'est pas ? De quoi c'est fait ? Un peu à la manière de celle qui consiste à savoir une musique est du jazz ou pas, cette question revient avec une grande régularité chez les spécialistes. Bien que je comprenne la nécessité pour certains d'opérer ces distinctions, elles ne font pas grand sens pour moi. Ce n'est pas une ligne de démarcation qui m'importe. Sans doute est-ce parce que je ne suis pas vraiment un spécialiste du genre. Amateur mais pas joueur pour ainsi dire. Je ne ne le pratique que rarement et à la marge -- les "card driven", Conflict of heroes, autrement dit la frange la plus accessible. Je ne me suis pas aventuré plus loin. Par contre, je reste totalement fasciné par ce qui entoure cette pratique: l'intention (dépeindre une situation historique avec une certaine exactitude), les moyens (les mécanismes de jeu inventés; les scénarios; l'évolution des composants comme les cartes ou les blocs), la narrativité et le lien intime avec l'histoire, l'ambition, la démesure, l'évolution historique du genre (les croisements actuels avec l'apport des jeux de plateau, par exemple) et, surtout, le discours qui organise l'ensemble. Autant d' éléments qui transparaissent dans les entretiens avec les auteurs, dans les forums de discussion et dans les magazines spécialisés.

Dans l'avant-propos de leur dernière livraison
, Olivier Revenu revenait avec humour sur le délai nécessaire pour accoucher de ce numéro. Il faut dire que l'entreprise Battles Magazine est peu commune: une publication exclusivement consacrée au wargame, en anglais, dans un format soigné. Leur modèle économique: chaque numéro est vendu accompagné d'un jeu, présenté sous forme de planche de pions et d'une carte. Format américain, presque carré, papier glacé, photos pleine page, longs textes, esthétique colorée mais pas envahissante, couvertures splendides: pour dire les choses simplement, en terme d'esthétique et de mise en page, c'est pour moi le plus beau magazine ludique à l'heure actuelle. Leur site est également très bien fait, présentant l'avancée des numéros en cours et dispensant de larges extraits du magazine. Quant au fond, les trois numéros que j'ai eu entre les mains m'ont toujours semblé très intéressants, très immersifs. D'ailleurs, le magazine français a gagné consécutivement trois Charles S Roberts awards (les Oscars du genre) le la meilleure publication. Que les amateurs de wargames décernent des prix à la presse (meilleur magazine, meilleur article, meilleur fanzine) n'est pas qu'un artifice. Cela signe pour moi l'importance accordée par les amateurs de ce hobby à ce qui se dit et s'écrit autour ainsi que, en conséquence, la grande exigence des articles. Cela a un prix. 25 euros en précommande et 28 en tarif normal.

C3i magazine est une publication de l'éditeur américain GMT. De ce fait, elle est majoritairement tournée vers les auteurs et les produits maisons. Pourtant, loin d'être un publireportage ou un projet un peu baclé à la va-vite, le magazine est au contraire particulièrement soigné dans le fond comme dans la forme. Esthétiquement, le style affirmé de Rodger B. MacGowan qui a, me semble-t-il pas mal contribué à l'image de la maison d'édition fait merveille. Les articles sont souvent de très grande qualité. Les designer's notes, en ce qu'elles passent beaucoup par une prise en compte de la situation historique, sont souvent passionnantes. Le magazine constitue aussi un véhicule pour des bonus (aides de jeux, scénarios, matériel, règles optionnelles) qui justifient le prix élevé. Les trois derniers numéros, consacrés respectivement à Washington's war, Labyrinth, the war on terror et Andean Abyss, proposent leur lot d'articles intéressants. Pour qui s'intéresserait aux liens entre les auteurs et cette notion très spécifique de "devellopers", à l'asymétrie, à la nature "historique ou anhistorique du wargame, et à d'autres choses du genre, y trouvera largement son compte. Il est a noté que sur le très beau site C3i ops center, on peut trouver des anciens numéros épuisés téléchargeable gratuitement.

Je connais malheureusement beaucoup moins bien le magazine Vae Victis, qu'il serait pourtant scandaleux de ne pas inclure dans cette revue de presse, d'autant qu'il présente l'avantage indéniable d'être en français. Les quelques numéros que j'ai eu entre les mains m'ont semblé cependant plus généralistes (inclusion des figurinistes) et de qualité. Si quelqu'un a des avis plus précis sur la question...

Au-delà ce ces magazines, internet constitue bien sûr une source d'information importante. Le site Tric Trac, s'il n'a pas de forum dédié à la question, a le mérite d'avoir épinglé un sujet dédié. Board game Geek a lui aussi une section dédiée. Beaucoup plus spécialisé, le forum Strategikon est ni plus ni moins que le pendant wargamer de Tric Trac: un lieu de rencontre et d'information essentiel. C'est un lieu de débat aussi. Sur la nature, la découpe et la taille optimale du plexiglas qui permettra de maintenir les cartes à plat, comme on pouvait s'y attendre, mais pas seulement. Dernièrement, par exemple, la question des limites de ce qui est représentable et jouable dans un jeu a été beaucoup mise en travail, causant des polémiques plus ou moins fructueuses. Les projets Liberia: Descent Into Hell (The Liberian Civil War 1989-1996), Andean Abyss ou A Distant Plain (insurgency in Afghanistan), et globalement toute cette évolution qui vise à prendre des sujets plus contemporains ont ouvert et maintenu actif ce champ de questionnement.

A ce propos, bien que je sois généralement assez réticent à citer mes propres productions, je voulais signaler dans le numéro 45 de Plato un article pour lequel j'avais interrogé sur le sujet Volko Ruhnke (Labyrinth, Andean Abyss, et toute la série sur la contre-insurrection) Jason Matthews (Twilight Struggle; 1989) et Uwe Eickert (Conflict of Heroes). Je le fais d'autant plus facilement que le papier, situé aux antipodes d'une couverture qui mettait en avant Uwe Rosenberg et son obsession pour les carottes et le labeur, donnait la parole à des gens très intéressants. Mais il contenait aussi quelques imprécisions que m'en voudrais de ne pas corriger. En particulier sur la date d’émergence de ce phénomène. En effet, dès les années 80, le Vietnam, la guerre de décolonisation en Angola, les "opérations de maintien de l'ordre" en Algérie, sujets brûlants et contemporains s'il en est, avaient fait l'objet de jeux. Ces sujets n'étaient donc ni impossibles, ni ostracisés. Ce qui semble nouveau, par contre, c'est que ces productions sont de moins en moins marginales et font de plus en plus l'objet de réflexion.

Comme je vais sur ces sites essentiellement pour le plaisir des yeux et des histoires que l'on me raconte, il est vrai que j'affiche une certaine préférence pour le blog Dimicatio qui possède, je trouve, une manière de raconter ce hobby tout à fait pertinente et accessible. Pour s'en convaincre, voir par exemple cet article ou celui ci ou encore celui-là. Rien que de passer de page en page permet d'en savoir plus sur ce genre de jeux et les gens qui les pratiquent. Bien sûr, c'est un blog spécialisé, donc parfois trop court, parfois trop spécialisé ou personnel. Néanmoins, il y a souvent une approche pédagogique des plus intéressantes.

Last but not least, il existe de nombreux livres sur le genre et sur l'usage des jeux dans la simulation de conflits armés. Néanmoins, c'est une montagne que je n'ai pas encore abordé (mais je suis preneur de références dans les commentaires....) Parmi ceux-ci, les ouvrages de Philip Sabin, un universitaire anglais, qui enseigne à partir du jeu, ont eu un certain retentissement. Il a signé quelques articles fort intéressants dans Battles magazine, dont un qui est à paraître dans le prochain numéro. Je n'ai pas encore commencé ce livre, qui est tout en haut de la pile des choses à faire -- vous connaissez ? -- juste à coté d'un petit post it qui dit: "résolution 54: se mettre un peu plus sérieusement au wargame".
Par Damien - 3 juillet 2013

2 commentaires

  1. Jean 08:21 08.07.2013

    Etant moi-même joueur de wargames à mes heures perdues (et surtout quand je trouve un partenaire), l'article ne m'a pas appris beaucoup de chose à l'exception du passage sur C3i que je ne connais pas.
    Par contre, je suis d'accord : Battles est le plus beau magazine du milieu et je dirais même en absolu. Mais si j'interviens, c'est pour parler de Vae Victis. il est imprimé sur un papier de moins bonne qualité que son cousin, les illustrations sont certainement moins artisitiques mais le fond est intéressant avec notamment des descriptions de batailles passées. J'aime bien aussi l'historique lié au jeu fourni en encart. Le magazine essaie de couvrir toute l'étendue du hobby avec les wargames purs et durs mais aussi les figurines et les jeux vidéo. Personnellement, j'aime beaucoup acheter mon exemplaire quand je rentre en France.

    PS : essayer de vous relire, il y a quelques coquilles cachées dans l'article.

  2. Damien 09:59 08.07.2013

    Je vais essayer. Merci pour le commentaire additionnel sur Vae Victis.

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