Le cinquième écran

Il y a quelques mois, j'avais réalisé ici un entretien avec Greg Schloesser, à l'occasion des changements intervenus dans le magazine anglo-américain Counter. En effet, au moment de son soixantième numéro, les fondateurs ont choisi de passer la main pour que des gens en interne reprennent la rédaction en chef. Une révolution de velours en quelque sorte, d'autant que les repreneurs et les nouveaux arrivants (Tom vasel, par exemple) entendaient bien garder une ligne éditoriale inchangée. Je n'avais pas pris le temps, depuis, de parler en détail de Counter nouvelle formule dont la première livraison a eu lieu en juin de cette année. Mais, avant d'en arriver là une petite digression loin du jeu de société me semble nécessaire. Considérez donc toute la première partie de cet article comme totalement facultative (si vous êtes jeunes et que vous avez besoin d'aller directement à l'information nécessaire avant de zapper).


Dernièrement, le quotidien national sportif L'Equipe, très bon journal soit dit en passant, a introduit sa nouvelle formule par un éditorial fort intéressant.
Ce faisant, ils ajoutaient une nouvelle pierre à un débat particulièrement actif ces derniers temps: l'opposition entre presse papier et internet. L'argument, plutôt bien formulé, ne provenait pas, cette fois, d'un organe de presse intellectuel et branché, comme ce fut le cas avec le manifeste de la revue XXI, mais bien de ce journal populaire, anachronique au possible, avec son format démesuré et peu pratique.
Toujours est-il que, loin d'être résistants ou révolutionnaires, ils avançaient l'idée selon laquelle, désormais, l'édition papier est devenue "le cinquième écran", après les tablettes, le web, la télévision, et les smartphones. Ils ajoutaient que les nouveaux écrans ont amené de nouvelles habitudes et de nouvelles exigences chez le lecteur que le papier, fut-il premier, doit maintenant satisfaire. Il faut, en somme, que le papier se plie à la logique de l'écran.
Beaucoup de chercheurs vont dans ce sens: un profond changement anthropologique est en cours, dont ne mesurons pas tout les effets. Aussi, les gens de l'Equipe prenaient acte dans ce papier que désormais la volatilité de l'attention et des investissements, l'interactivité nécessaire, la vitesse de lecture, l'organisation de l'information, le zapping, la taille des articles, les titres, l'accès au contenu, l'horizontalité de la transmission, l'image plus structurante que l'écrit, sont des dimensions difficilement contournables.
Le journal s'est donc transformé en conséquence, d'une manière plutôt convaincante d'ailleurs.
Ils l'ont fait après avoir tenté d'investir tous les autres écrans, dans une forme plus moderne. Ils avançaient également dans cet éditorial l'idée que le journal, s'il ne peut pas rivaliser en terme de rythme, peut le faire en terme de fond, de pertinence et de point de vue. Au passage, bien sûr, ils ont augmenté le prix. Nouvelle formule... tarifaire. C'est souvent comme ça. Oui, l'information de qualité est payante. Et ça, c'est peut-être que la presse papier a appris au web. C'est aussi un domaine où le papier a encore une longueur d'avance.


Amusant, d'ailleurs, de relire à l'aune de ces débats ce numéro 61 de l'institution Counter. Parce qu'ils n'ont pas changé grand chose et que leur résistance têtue à l'adaptation et à l’hyper-modernité est un motif de satisfaction indéniable. Il y a là en effet matière à faire s'étrangler trois infographistes et deux webmasters.
L'objet se présente comme un ensemble de quatre-vingt-trois pages, format A4 plié en deux. Noir et blanc assumé, absence d'image ou presque, polices neutres. Là où des journaux et des sites webs éclatent en écrans multiples qui se répondent et s'interpénètrent, Counter fait le choix de la linéarité. On passe du courrier des lecteurs aux chroniques au compte-rendus de salon en un souffle,sans presque sans rendre compte. Pas de blanc, pas de gros titres, pas d'images (ou tellement moins que ce à quoi on est habitués qu'on a tendance à les oubliee).
Cela serait un peu pauvre s'il n' y avait le fond. Passé les éditoriaux de circonstance, il y a des papiers de choix dont une présentation du jeu Promised Land, un exposé sur la situation ludique de la Turquie, une tentative de dégager un top des auteurs de jeu, autant de sujets inédits pour moi. Des chroniques (sans notes) occupent une grosse part du journal, le cœur pour ainsi dire (pages 13-60) avec un choix conséquent et varié comme annoncé en couverture. Très appréciable aussi une rubrique "letters" qui ne se limite pas à un courrier des lecteurs convenus, mais offre des contributions remarquables, comme cette fois un papier sur Innovation. Tout cela donne constamment l'image d'un magazine ouvert, ce qu'il est de fait. Il y a aussi des contributions qui viennent bousculer les plans, comme ce papier détonnant de Mike Clifford.
Alors, qu'en penser au final ? Je sais que pour certaines personnes il s'agit du meilleur magazine ludique en circulation. Mon niveau d'anglais est sans doute trop limité pour l'apprécier pleinement. Pour ma part, je le trouve intéressant dans sa manière de proposer un autre regard, anglo-américain, porté par des personnes plus expérimentées. Ce qui nous vaut des papiers sur des choses dont on parle encore peu ici (Merchant of Venus, la convention Gathering of Friends, les Ragnar Brothers, Legendary: Marvel Heroes Deck Building Game dans ce numéro, par exemple). Appréciable aussi l'engagement dont font preuve les personnes dans ces papiers écrits à la première personne. Bien sûr, c'est quitte ou double: du fait de cette liberté, certains papiers donneront l'impression d'un manque de structure, alors que d'autres forment des acrobaties brillantes et facétieuses. Quant à la sécheresse esthétique, et bien elle ne nuit pas du tout à la lecture. Bien au contraire, cela repose du zapping, de la lumière et des couleurs. Plus qu'à attendre les trois numéros suivant de ma souscription, mais pour l'instant, j'ai l'impression que c'est le changement dans la continuité. La nouveauté est peut-être à rechercher dans un usage plus intense de Facebook, qui s'affirme de plus en plus comme un lieu d'information incontournable.
Plus de détails sur ce numéro sur leur site
Par Damien - 5 juillet 2013

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