Le deuxième tiers

Essen arrive à grands pas. Cela est sensible, dans l'affolement hystérique des sites de news et des réseaux sociaux comme dans le tout aussi vertigineux rebond du marché de l'occasion qui précède traditionnellement cette période. C'est l'époque où l'enthousiaste "Exclusif !: Ystari + publiera Nations" y croise son envers dépressif: "Vends Archipelago et son extension solo, neufs, jamais joué, juste dépunché, 35 euros". Ces deux réalités, d'un coté l'emballement de la production globale, de l'autre la dépréciation de la valeur individuelle, sont très proches l'une de l'autre, comme les deux faces d'une même pièce. Elles ne sont pourtant que très rarement mises en contact.

Nous ne sommes que fin septembre, et voilà que déjà nouvelle saison commence, chassant frénétiquement la précédente. Très rapidement ce sera la fête, la folie d'octobre. Place ensuite au tri, à l’évaluation, au commentaire. Noyés dans la masse des sorties, beaucoup de jeux se perdront au passage. Une vrai boucherie. Et nous ne parlons là que des nouveautés. Ceux qui auraient par malheur échappé au Geek Buzz, au classement Fairplay, puis aux prix en tout genre décernés en 2012 (soit 95% de la production vu comme cette année les différents sélections se recoupent... ) et n' auraient pas eu le temps de s'installer seront eux dévalués du simple fait de leur année d'existence. Oh, ils ne seront pas nécessairement bradés, ils feront peut-être même une carrière commerciale honnête, considérant les standards de l'époque; par contre, ils deviendront, dans certains milieux geeks, vraiment difficile à placer. Ce fut le cas de Gladiatori (2012), de Québec (2011), de Vasco de Gama (2009), mais l'on aurait pu en cite mille autres. Pas forcément ratés ou mauvais, juste... passés. Pourquoi s'emmerder avec les scories, quand il y a tant de bonnes choses nouvelles à découvrir?



Cela pourrait sembler une position de moraliste. Il n'en est rien. C'est quelque chose que je regarde et considère de manière assez détachée et froide, comme un phénomène inévitable. Il ne me touche qu'à la marge. De la même façon je regarderai de manière neutre l'inévitable confrontation stérile -- stérile, parce que l'emballement du marché n'est pas quelque chose sur lequel on peut agir, et n'est pas quelque chose que les gens ont trop envie de penser -- qui opposera deux positions. Les premiers soutiendront qu’il y a désormais trop de jeux, qu’il devient vraiment difficile de s’y retrouver; les seconds rétorqueront que ce n’est absolument pas un problème, puisque, après tout, l’abondance de bons jeux signifie juste pour le joueur... plus de bons jeux. Le temps fera le tri entre le bon grain et l’ivraie, et l’on verra bien ceux qui restent au final. Dans un an, dix ans. Un rapide regard à la splendide liste des nommés à l’International Gamers Award, dont les vainqueurs seront connus au moment du salon, pourrait consolider cette position optimiste. Faisant suite à un cru 2012 particulièrement riche, la liste nous propose ainsi, comme d’autres sélections plus ou moins officielle, la crème de la crème.



Alan Sepinwall a longtemps tenu une position similaire. Il en est revenu. Cet observateur avisé d’un autre domaine culturel qui, comme le jeu de société, vit une sorte d’’âge d’or actuellement -- les séries télévisées -- s’en explique dans un article intitulé: “How much good TV is too much?” L’auteur de The revolution was televised et du blog What’s Alan watching? y développe quelques idées intéressantes, en particulier celle du deuxième tiers; ou, selon ses mots, “le tiers juste en dessous.”

De quoi s'agit-il ? Entre les programmes d’excellence (dans le cas qui nous intéresse, ce serait la sélection de l’IGA) et les productions affligeantes, il existe nombre de séries du milieu. Or, ces dernières, sont particulièrement affectées par l’abondance actuelle et les changements économiques du secteur. En effet, les critiques et, a fortiori, les spectateurs n’ont tout simplement plus le temps. Alors qu’il y a quelques années, ces productions auraient eu toute leur place, elles sont désormais rapidement évacuées au profit des best- of.

Mais puisque reste le meilleur, pourquoi s’en soucier ? Et bien… par une belle métaphore, il compare les séries à des organismes vivants qui évoluent, se transforment et inévitablement finissent par dépérir. Or, il arrive que des pousses ingrates deviennent, au détour d’une troisième saison, sublimes, dévoilant quelque chose que l’on ne soupçonnait pas. “Certains présentent leur excellence tout de suite; pour d’autre vous faudra vous asseoir et attendre... si le temps le permet.”

Le problème est bien là: une période de production intense et la logique de sélection qui en découle, vient transformer la nature de ce qui est donné à voir. En témoigne l’emphase mise par les producteurs sur le “pilote”, qui constitue bien souvent un point d’inflexion important pour le spectateur (“J’ai regardé le premier épisode, c’est nul, next !) ou ces séries bavardes et saturées, qui, par crainte de perdre le spectateur accumulent frénétiquement discours et événements. Ces programmes ne prennent plus le risque de l’attente, de la… respiration.



Ramené au jeu de société, on pensera à Cuba, Hansa Teutonica, De Vulgari Eloquentia, Navegador, Elasund, Age of Industry, Vasco de Gama (et à cette longue liste de seconds couteaux impossibles à faire jouer dont chacun à une variation personnelle). On pensera aussi à l’importance énorme prise par la première partie (ou, comme de manière symptomatique, il est devenu de plus en plus fréquent de l’entendre: “le test”). A quel point cela a-t-il changé notre manière de jouer et, pire, ce à quoi l’on joue? Car comment penser que les auteurs et éditeurs n'ont pas pris cela en compte ? Qu’il ne soit pas dès le début limpide, rapide, fluide, compréhensible dans ses enjeux, et il est peu probable que le jeu présenté ait une seconde chance. Un phénomène particulièrement désagréable quand on pressent, parfois, que quelque chose pourrait se dévoiler dans la longueur et que ce potentiel est mort-né.
Par Damien - 26 septembre 2013

3 commentaires

  1. Bardatir 17:13 30.09.2013

    Une vision personnelle du second Tiers que je ne partage pas personnellement.

    Je ne discute pas son existence. Par contre je discute sa jouabilité. Sachant personnellement que TOUS les blockbusters d'Essen seront chez mes amis ou dans ma Ludo associative, je n'achèterai pas les "MUST HAVE" préférant découvrir.

    Force est de constater que nombre de joueurs aiment la variété, et cela joue en la faveur des petites productions qui ratent le coche.

    La réalité commerciale n'est pas la réalité de tous les joueurs.

  2. Anastasia 10:23 01.10.2013

    Après avoir été bibliophile voici quelques années, je découvre l'univers du jeu de société. Nous en avions certes quelques-uns à la maison quand j'étais enfant, mais assez peu somme toute. Vu mon parcours, je compare davantage le jeu au livre. La rentrée littéraire de 2013, c'est 500 titres... et c'est peu par rapport à celle de 2012. Et je ne vois pas pour quelle raison le jeu échapperait à l'engouement commercial, pourquoi il serait "plus noble", en quelque sorte, dès lors qu'il se popularise. C'est la rançon de sa gloire. Par contre, je suis étonnée que le prix semble un facteur peu pris en compte, contrairement à la beauté du matériel, du graphisme, des couleurs, etc.
    En matière de jeu, pour moi tout autant que pour mes enfants, je dois passer à côté de belles choses. Et craquer pour des jeux qui n'en valent peut-être pas la peine. Mais, tout comme en littérature, optons pour une pratique "décomplexée" du jeu. Jouons (et lisons) pour le plaisir. Et l'anthropologue que je suis terminera en se piquant d'intérêt pour le vocabulaire du jeu et pour les thématiques...

  3. damien 19:54 01.10.2013

    Merci pour ces retours. La rentrée littéraire est un bon exemple. 500 livres, et combien de couvertures sur Richard Ford ? J'adore cet auteur, et e suis très content que ce soit lui, là n'est pas le problème, mais ça me fait un peu le même effet que les prix ludiques redondants: ce n'est pas très aidant, ni pour le lecteur curieux, ni pour les auteurs.
    La grosse différence jeux-livres, me semble aussi dans le fait que l'on peut lire seul, même des choses difficiles. Pour jouer, il faut être plusieurs, avoir un temps continu et, de mon point de vue, y revenir. C'est là que ça se complique, du moins pour moi -- tu as raison, Bardatir, c'est vraiment une impression subjective --: même faire plusieurs parties d'un excellent jeu devient difficile. Alors, le deuxième tiers... Surtout, après Essen... Merci d'avoir pris le temps des réponses.

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