Philibert-thé


En 2017 et 2018, je me suis rendu de nombreuses fois chez Philibert. A chaque fois, je repartais sans aucun jeu ! En fait, je ne venais pas pour ça.
En 2012 est sorti le livre de I.Getz & B.M.Carney sur l’entreprise libérée puis en 2014 un documentaire sur des entreprises libérées intitulé Le Bonheur au Travail, signé de M.Messonnier. Mon métier est consultant en santé au travail et depuis des années je suis confronté massivement à la souffrance au travail. Je me suis logiquement demandé si l’entreprise libérée était une solution à ce problème.


Mais qu’est-ce que c’est une « entreprise libérée » (mode Jamie on) ? Selon les auteurs, il s’agit d’une entreprise «dans laquelle les salariés sont totalement libres et responsables dans les actions qu'ils jugent bon — eux et non leur patron — d'entreprendre. ». Dans ces entreprises, les salariés sont autonomes (je prends des initiatives) et responsables (je suis responsables de mes initiatives). Ces entreprises sont présentées comme l’exact opposées des entreprises basées sur le modèle pyramidale de commandement (j’exécute un ordre) et de contrôle (mon travail est vérifié).
Philibert est organisé sur cette forme organisationnelle depuis 2015. Grâce à Etienne, un des actionnaires, puis à l’accord et la participation de l’ensemble des salariés, j’ai pu mener une petite étude chez Philibert pour comprendre ce fonctionnement. Elle a donné au final un chapitre dans l’ouvrage « Libérer l’entreprise, ça marche ? ».


Quand vous visitez l’entreprise (la boutique, les bureaux ou l’entrepôt), Philibert ressemble à toutes les autres entreprises … du secteur, donc avec une salle de pause pleine de jeux ! Il faut discuter avec les actionnaires et salariés pour bien en saisir les particularités. Philibert s’est construit sur une « raison d’être » : chaque décision doit être guidée par la qualité du service aux clients, la recherche de pérennité de l’entreprise et le bien-être des salariés. Les salariés sont libres de prendre les décisions qu’ils veulent (même d’achat ou de recrutement) mais ils doivent consulter tous leurs collègues impactés par cette décision. Pour limiter la pression, tout le monde a le droit à l’erreur.
Si vous êtes amateurs de jeux, vous savez que cela réussit plutôt pas mal à Philibert. La vente en ligne comme la boutique fonctionnent bien depuis des années. Philibert est devenu un acteur important sur le plan économique, avec environ (ça augmente tout le temps) 70 salariés. L’entreprise est ainsi parfois présentée comme le grand méchant de la grande distribution. Pour ce que j’en ai vu, nous en sommes loin.
Le mode d’organisation de Philibert permet à beaucoup de salariés d’avoir la banane toute la journée. Bon, il faut bosser hein, bien sûr. Évidemment, parfois il y a des discussions, tout n’est pas simple. Mais quand personne ne vous dit quoi faire ou comment le faire, ça change tout. Comme chacun fait théoriquement ce qu’il veut, dans les limites de la raison d’être et selon les modalités de prise de décision, les décisions pourraient en théorie être guidées par l’envie d’écraser la concurrence. Mais ce n’est pas le cas. Ainsi, plus que le mode d’organisation de l’entreprise, ce qui me semble important ce sont les valeurs des personnes que j’ai rencontrées là-bas.


Avez-vous lu l’ouvrage de L.Gonick et T.Kasser « Hypercapitalisme » ? Il met en lumière le rôle important des valeurs des possédants, des salariés, des consommateurs… en un mot de tous les acteurs de l’économie. Ce qu’ils appellent Hypercapitalisme, c’est un capitalisme guidé par des valeurs dites « extrinsèques » (conformisme…), où les satisfactions sont extérieures (achat...). Dans les valeurs intrinsèques (communauté…), les satisfactions sont intérieures (réalisation...). Chez Philibert, j’ai rencontré, plus qu’ailleurs (et j’en vois des entreprises dans mon métier), des personnes dont les valeurs sont résolument intrinsèques. Ces personnes sont attentives aux autres, attentives à être des « gens biens », attentives à faire du « bon boulot » et attentives à contribuer au mieux au fonctionnement du monde. Certains ont choisi de renoncer à de plus gros salaires pour bosser là-bas. Ils m’ont ouvert leur porte sans rien me demander en retour et en toute transparence, m’offrant même un petit thé vert bio à chacun de mes passages ! T. Kasser a montré que les personnes guidées par des valeurs extrinsèques étaient davantage déprimée et anxieuses. L’entreprise libérée permet chez Philibert à des personnes aux valeurs intrinsèques de les mettre en œuvre au quotidien. Ce serait peut-être ça la recette du bonheur : être libre de trouver des satisfactions intérieures, sans dépendre d’objets ou de l’avis des autres.
Par Xavo - 26 novembre 2019

2 commentaires

  1. damien andre 17:04 27.11.2019

    C'est très original comme article, et toujours efficace, même si forcément un peu en survol. La méthodologie, les détails de l'article, tout ça...
    Juste deux points:
    Il me semble qu'il y a eu un article critique récemment sur la notion d'entreprise libérée.
    Deuxièmement,cette phrase:
    "L’entreprise est ainsi parfois présentée comme le grand méchant de la grande distribution. Pour ce que j’en ai vu, nous en sommes loin."
    Comment ça ? En fait, tu as vu l'intérieur d'une entreprise, pendant un temps limité, dans un contexte bien particulier.
    Je pense que cette critique s'intéressait au dehors, aux interactions avec d'autres entreprises.
    Nous sommes sur un modèle qui tend vers un acteur unique, qui peut être assez destructeur (au sens de concurrence destructrice): combien d'entreprises de vente de jeu en ligne ont péricliter ces deux dernières années ?

  2. Xavo 23:47 27.11.2019

    Oui l'entreprise libérée pose en soit pas mal de questions. Pendant longtemps les sources sur le sujet se divisaient entre les défenseurs et les opposants. Il manquait d'étude de terrain avec un recueil de données scientifiques... d'où le livre auquel j'ai collaboré pour combler ce manque. Je ne peux que vous renvoyer vers cet ouvrage pour avoir plus de précisions sur l'étude (données, biblio...). Le but de de l'article sur Ludigaume est à la fois plus modeste et différent.
    Sur le second point, je dirai que je comprends qu'un gros acteur puisse rendre difficile l'existence d'autres acteurs plus petits. Mais de là à lui prêter cette intention, il y a un pas. J'ai entendu des critiques assez virulentes envers Philibert présenté comme un prédateur et cela m'a beaucoup étonné au vue de ce que j'en savais, appris de l'intérieur. Je reconnais volontiers ne pas disposer de données scientifiques mais le contraste est suffisamment fort pour au moins s'interroger. J'ai juste voulu montrer ce contraste ici.

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