Canard PC Hors-série 36

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

"A quoi pourrait bien me servir d'acheter un magazine de jeux de société quand internet me donne toute l'information dont j'ai besoin ?" A cette question récurrente, nous pourrions répondre à nouveau que l'intérêt serait justement ce qui se situe "entre" les informations, dans les plis, dégagé du besoin. Le style, le recul, l'angle inédit, ce qui nait de la limite, le choix, le tri dans le flux, le sens du récit, les embardées. Et à titre d'illustration, proposer que c'est ce que fait plutôt brillamment ce hors série de CPC, malgré quelques réserves que l'on peut lui opposer.

Le quatrième de la famille

Le magazine historique, célébré pour son indépendance et son ton grinçant, a changé de maquette il y a peu; une qualité de papier nouvelle et un rendu des images plus matifié le rapprochent peu à peu des mooks. Le prix suit. On peut regretter le papier un peu cheap qui les singularisait, mais c'est dans l'ordre des choses, le darwinisme appliqué à la presse. Car ils sont semble-t-il passés par loin de la catastrophe (problématiques de la distribution en kiosque, qu'ils ont largement documenté sur leur site). L'adaptation et la survie sont à ce prix. Les hors-série ont suivi. Celui-ci coute près de 8 euros, ce qui doit être le prix d'un Kebab ou d'un paquet de clopes.

A côté des HS Hardware, l'équipe a lancé il y a quelques années une série consacrée aux jeux de plateau, conséquence finalement logique de l'apparition dans le magazine et sur leur site de pages dédiées, souvent très pertinentes et pointues, elle-même conséquence de rédacteurs bi-classés. Ils sortent souvent à l'approche de Noël et se trouvent en kiosque, en relais de gare et sur le site. Sans être un copier-coller de la version PC, la familiarité est plus qu'évidente. J'avais rendu compte dans cette éphémère revue de presse de la première sortie, et je pense les avoir régulièrement lu depuis. Pas tous, mais presque. Que ce soit le Hors Série n°36, ne signifie pas que vous en avez encore 35 à découvrir: ils ne font pas du JDS une ligne en soi, mais une scansion dans une ligne comprenant le hardware (démonte et remonte ton PC comme un grand), des séries de jeu (Doom, c'est le bien). Le 32 et le 34 étaient déjà consacrés au jeu de plateau, donc il doit y avoir une logique à cette suite. Les lecteurs attentifs vous diront s'il en sort un ou deux par an.

"Nothing Found"

En essayant de vérifier si les blogs principaux de jeux de société en ont parlé, j'ai souvent eu cette réponse. Pas de réponse. Inconnu au bataillon. La sortie de ce numéro, j'en ai eu vent de manière tout à fait fortuite, dans un forum de discussion. Cette tendance selon laquelle le papier a peu à peu disparu du net s'est encore accentuée on dirait. A une époque on trouvait des news sur la vie des magazines sur Tric Trac, ou ailleurs. Au moment de la disparition d'Ilinx éditions, le seul éditeur de livre sur les jeux de société, cela m'avait marqué à quel point cela constituait un non-évènement, ou un évènement dont on ne parle pas par respect, pudeur, ou un évènement largement moins prioritaire qu'une figurine inédite pour Cthulhu: Death May die ou un projet d'Eric Lang ou le scandale d'un sein sur une carte. Le flux.

Qu'il y ait une indécence à commenter les avis de décès, des réticences à commenter la concurrence, soit, mais Canard PC Hors série est un bambin vigoureux et solide, qui probablement vise un autre public. Donc, l'argument ne tient pas. L'ignorance ou le mépris du net pour le papier ne lasse pas de me surprendre. Parce que globalement, la génération 40/50 ans que l'on croise dans les salons a quand même été façonnée, sinon fascinée, par la presse magazine, de OK podium à Rock & Folk en passant par Jeux et stratégie. La facilité avec laquelle ils se laissent prendre à l'idée la supériorité d'internet, de l'objectivité de l'algorithme et des datas sur l'a subjectivité, l'absence totale d'interrogation des effets de la gratuité ou du moindre coût sur la consistance de ce qui est lu, ne lasse pas de me surprendre. J'y reviendrai.

Cela m'a donné envie de me recoller à une revue de presse intermittente, dont on retrouvera des traces numériques ici ou là. Rendre compte, réfléchir. Toujours la même obsession qu'il y a dix ans, quand j'écrivais sur un forum: "C'est une vrai question: quelle place pour la presse ludique face à internet ? Elle n'a ni la puissance de frappe (vidéos), ni la profusion d'information disponible, ni la relative absence de limite. Et pas la même réactivité (la temporalité imposée par le format papier est souvent inadéquate pour certaines attentes). Cela suppose de se poser d'autres questions: par exemple, comment parler d'Essen ? Pourtant, je persiste à penser qu'il y a des choses à faire dans ce créneau. Les gens qui se sont exprimés ici dessinent en creux ce que cela pourrait être: rigueur, sérieux, profondeur, densité. En effet, selon moi, produire de longs textes sur internet est plus ou moins voué à l'échec -- sauf pour ceux comme White Flag ou Plato PDF empruntent le format papier. Car, à partir d'un certain nombre de signes, on zappe naturellement. Il n'y a qu'à voir ici comment les sujets sérieux sont vite chassés par le bruit. Mais de la même manière, vouloir dans la presse ludique singer le 'fun" d'internet comme cela semble être le cas dans cet article, est une voie sans issue."

Promesse non tenue...

Bon, on s'égare un peu, spécialité maison... Revenons à ce numéro. Si j'y suis allé cette fois, comme un petit piranha vorace alerté par l'odeur du sang, ce n'est certainement pas pour la couverture sur l'Univers de Dune, qui est pourtant un excellent choix, mais pour un petit titre "Pressions, contraintes, quand les critiques de jeu de plateau s'autocensurent". Ce contenu fait partie des quelques articles de fond aérant un numéro principalement organisé par des chroniques de jeux; chroniques, notons-le en passant, qui soit concernent des jeux que l'on peut acheter très facilement, soit d'autres qui sont inaccessibles - la rédaction subodorant que c'est ce sans doute ce qui intéresse le lecteur ou les annonceurs. Je rendrais compte plus tard du reste de ces chroniques, pour me consacrer d'abord à ce que semblait ouvrir cet article. Je me suis dit: "Bon sang, ça c'est ma came ! Non seulement parler des médias, mais parler des réseaux d'influences subtils, façon ACRIMED, génial, tout simplement génial. Surtout que ce ne sont pas des manches niveau écriture, à CPC, et qu'ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère. Ils avaient fait une enquête remarquée sur les conditions de travail chez les éditeurs de jeux vidéos." J'en attendais beaucoup. Trop, sans doute.

Il y a dix ans (janvier 2012), le magazine Jeux sur un plateau disparaissait, après une agonie erratique qui l'avait vu tenter différentes choses (site de jeu, en ligne), certaines assez ambiguës (abonnement couplé à une boutique de vente en ligne). Dans un éditorial final plutôt bien troussé portant sur la difficulté à faire exister un magazine, O. Arneodo mettait en exergue ses rapports avec l'industrie, à savoir les éditeurs, qui pouvaient ne pas jouer le jeu du travail critique et attendaient des journalistes qu'ils soient des relais de communication, des agents de circulation de la marchandise au sens marxiste du terme. Cela avait fait son petit effet dans les forums. Dr Mops en rendait pudiquement compte dans une notule rapide, qui date d'un autre temps.

En dix ans l'internet a beaucoup changé: des sites ont disparu, d'autres ont émergé, la technique s'est démocratisée (comme on dit). Il n'est pas impossible qu'on commence à s'inquiéter désormais de la survie des espèces anciennes (l'internet textuel), celles-là même qui mettaient en difficulté la presse papier en aspirant toute la publicité, au profit d'un internet des images / des flux / des émotions / de la vidéo qui dévore tout. Du texte au slogan, du slogan au mot, du mot au cri. C'est d'ailleurs ce mouvement de transformation que tente de restituer en arrière-plan ce papier de CPC. Je dis tente, car, autant le dire tout de suite, car cet article me semble plutôt faible. Non pas tant au niveau des problématiques qu'il tente d'analyser en termes de mutation des médias, et de dépendance au produit, assez justes, que de la manière dont il boucle l'exercice.

Si le titre est prometteur "Une vue d'ensemble des relations parfois complexes entre éditeurs de jeux et médias", si la problématique est bonne (la jeunesse du marché, la transformation d'internet), la réalisation laisse franchement à désirer. Ils suivent peu ou prou la trame d'un article d'aujourd'hui. Cela ressemble tellement à un plan type d'école de journaliste : une anecdote piquante mise en exergue (l'attaque en justice du site Try a Game ! par un éditeur), des témoignages édifiants de personnes recrutées sur Twitter, un plan clair qui ne perd pas le lecteur, un ton qui relativise un maximum en donnant l'impression qu'on donne la parole à des camps pluralistes, donner l'impression d'un ton neutre, des chiffres, des imprécisions ("la majorité des journalistes de jeu de plateau", je ne crois pas que quiconque ait une carte de presse), etc. Surtout, on peut s'étonner qu'ils ne soient pas allés interroger les acteurs majeurs du secteur, que ce soit d'un coté (Hachette, Asmodee, Iello, Repos Prod ont des chargé de relations presse) ou de l'autre (Ludovox, Tric Trac, Cwowd, Plato, Ravage) de la frontière. Ces espaces ne sont nommés que superficiellement, de manière indirecte voire pas nommés du tout; les liens entretenus avec l'industrie (la dépendance publicitaire, les influences molles, les propriétaires des médias, les "journées presse" embedded, la vente de services de communication) le sentiment d'appartenance au "game") pas approfondis.

L'approche reste superficielle également sur le plan historique, car nous restons dans un présent mou et spectaculaire. Quand ils parlent, indirectement, en donnant la parole à quelqu'un (manière habile de se dégager) du "ton excessivement neutre", "centré sur les règles" des écrits sur le JDS, c'est erroné. On entendrait presque en creux, qu'ils reprochent à cet ensemble considéré de manière superficielle de ne pas être Canard PC. Sans pour autant analyser vraiment pourquoi Canard PC n'est pas possible pour les jeux de société - car ils ne vont pas si loin dans ce hors série Plateau que dans la version standard. Nous pourrions arguer qu'ils ne vont pas jusqu'à porter un regard introspectif sur la manière dont eux exercent leur travail de critique de jeu de société; la manière dont ils le font, la manière dont ils sont autorisés à le faire, la manière dont ils sont consciemment ou inconsciemment influencés par les annonceurs (il y en a quelques uns), la manière dont l'industrie creuse un créneau, est absente.

Reste qu'ils se coltinent, certes avec une grande prudence, le sujet. Dans une revue qui aurait pu se contenter d'une approche fun et colorée qu'on aurait de toute façon adoré, ils placent ce sujet. Ce qui n'est pas rien. Qui fait ça encore ? On ne peut donc que les saluer, car ils sont un peu seuls à y aller. C'est tout à leur honneur. Leur approche est largement plus qualitative que l'article de Gus and Co qu'ils sont allés déterrer Les éditeurs de jeux de société exercent parfois une pression malsaine, et que je ne connaissais pas. Reste que le travail culmine entre le relativement passable et superficiel, ce qui est rageant car on sent qu'ils ont la technique / l'extériorité / le talent journalistique / les connexions pour pousser bien plus loin. Là encore, quand on compare avec leur articles en trois volets sur le "crunch", nous sommes plus dans le registre de l'introduction, de l'aération, voire de la diversion que d'un vrai travail de fond. Plus qu' un mécanisme d'autocensure (hi,hi) nous pourrions postuler, comme pour beaucoup de médias, un mécanisme de compromis lié au ratio temps/économie/bénéfice qui oriente beaucoup de lignes éditoriales. Sans forcer, ils sont au dessus du lot, à part, pourquoi prendre le risque d'ennuyer le lecteur qui est venu là en guise de distraction. Ils jouent cependant élégamment avec cette critique et on leur sait gré d'avoir réouvert les plaies. Pour paraphraser un critique musical: "ils sont les meilleurs dans ce domaine actuellement, hélas."

Surprises émergentes

Une fois la (légère) déception passée, l'enchantement revient. Le papier est d'un toucher agréable, la maquette aérée, les couleurs vives, les photos cadrées de manière professionnelle; le tout dégage une impression de densité et de plénitude. Il y a une bonne centaine de pages. C'est un bel objet. Le découpage est assez large: jeux pour amateurs, pour joueurs confirmés, jeux de rôle, avec au milieu un petit passage sur la figurine.

Ils ne me parlent pas forcément de jeux inédits, ils ne me parlent pas de ces jeux d'une manière plus approfondie qu'ailleurs, le ton humoristique est parfois un peu forcé, mais ils me parlent. Cela fait vraiment beaucoup de bien de ne pas voir à la fin des chroniques de notes, de pourcentage, de décimales. Le jeu n'est pas envisagé comme un aspirateur-robot ou un Réflex numérique. On en parle comme d'un film d'aventure. Le ton est globalement positif - les vannes étant réservées à des produits mineurs ou épuisés - la présentation du jeu se faisant sous un meilleurs jour. Parfois, comme dans Roméo et Juliette, on en sort troublés, sans savoir quoi penser. A d'autres moments, leur expertise du JV leur permet de porter un regard neuf sur des choses comme Chronicle of Crime 2049.

On balaye large. Une large place est accordée dans le dossier central aux nombreux jeux autour de Dune, sortie du film oblige, dont le jeu de rôle et l'ancêtre jeu de plateau. Pour le reste, c'est un "digest" d'un certain nombre de productions qui sont pour certains déjà du passé pour les joueurs les plus en pointe de l'actualité (Daimyo, Praga Caput Regni, Red Rising, Oriflamme: embrasement, voire Dune: Imperium). Globalement, nous suçons la roue de l'actualité, mais ils font des embardées historiques (Destins, le Monopoly ayant déjà été fait) et historiques-ironiques (les pires jeux de rôle de l'histoire). Parfois, déterrent des jeux dont j'ignorais tout. Nous sommes quelque part entre le catalogue de jeux déguisé en magazine (Philibert Mag, Ystari Mag) et la revue sérieuse et approfondie, légèrement austère, pour spécialiste (Plato, JSP, Battles Magazine). Et nous sommes, appréciation subjective, beaucoup plus du bon coté du manche qu'un Ravage Magazine plateau, qui est très joli lui aussi et qui lui aussi titrait également sur Dune. En somme, Canard PC me confirme à chaque fois pourquoi je trouve Ravage Plateau superficiel. Ce dernier est cité ici dans le registre des bons magazines, à l'égal de Plato, ce qui m'amène à penser que plus personne ne prend le temps de lire, à commencer par les journalistes.

Portrait craché

Au dos, une très belle illustration pleine page de Martin Vidberg pour Philibert dénonce finement la logique de surconsommation et le jeu jetable. Ou alors nous invite à acheter des jeux jetables chez Philibert, je ne sais pas très bien. Les voir tous les deux ici, apprécier le clin d'œil pop culture, produit un effet ambivalent, entre "ils sont partout" et "on est bien chez soi". Tous les chemins mènent à l'entreprise libérée qui fait des publicités si cools. A l'instar de cette page, un amateur de jeu de plateau se sentira chez lui, pas toujours dépaysés, . En témoigne, dans les choses qui aèrent le propos, un portrait de Eric Lang, portrait indirect mais réussi, et une interview en roue libre contrôlée de Bruno Faidutti.

Dans ce dernier texte, il n'y a pas forcément d'information supplémentaire, mais c'est bien écrit / retranscrit. Même mélange d'arrogance assumée, de name dropping ciblant ses produits en vente, d'appels du pieds pour auteurs avec des protos qui calent, et de saillies verbales (l'extension de Citadelles, c'est une demande de l'éditeur, ce genre), même mythologie personnelle que sur son site. Sauf que le monsieur a les moyens de sa morgue, et on peut l'admirer pour ça. Il peut se le permettre: il a du talent pour le verbe, couplé à une finesse d'analyse (parfois), une culture (parfois), et un recul historique (toujours). Il a gardé longtemps une carrière salarié, il est proche de la retraite, ce qui ne le fait pas dépendre entièrement du secteur, et lui autorise une posture du "rien à foutre" qui reste toutefois dans des bornes acceptables. Il faudrait d'ailleurs s'attarder sur son blog, régulièrement intéressant, assez unique dans son genre, et passant parfois les bornes de l'auto-promotion pour une tentative d'analyse.

Il dit par exemple un truc intéressant, au détour du texte: "On est devenus meilleurs. On est devenus meilleurs car il y a une vrai culture du jeu de plateau qui s'est mise en place. Pendant longtemps, je faisais partie de la dizaine de personnes en France qui connaissaient tout. Aujourd'hui, il y a des milliers de personne qui connaissent tout, et qui ont toutes les références pour se mettre à bricoler et souvent faire de très bons jeux. Alors ça peut avoir un petit effet pervers: quand on est complètement dans une culture, on a du mal à faire vraiment original. C'est aussi pour ça qu'on a beaucoup de jeux qui se ressemblent. De temps en temps, il y a un jeu très novateur, mais pas beaucoup plus qu'il y a vingt ans. Par contre, les trucs bien classiques, bien carrés, on en a beaucoup plus et ils sont meilleurs". La densification des jeux du milieu, l'excellent devenant le nouveau médiocre, ce serait un bon sujet pour un prochain hors série.

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