Les nouvelles formes de Manuel Rozoy

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

Beau travail.

Après quelques temps passés dans La chaîne YouTube de Manuel Rozoy, on ne peut que s'incliner devant le talent pédagogique du monsieur, sa culture large, et sa capacité à nous emmener ailleurs. Ailleurs, mais où ? Il est sans doute un peu tôt pour le dire et s'extasier complètement, mais l'on sent intuitivement ici qu'un contenu différent et d'une autre densité nous est proposé. Pour connaître les destinations à venir, il faudra s'investir un peu, encourager et saluer ces contenus, comme l'auteur nous y invite régulièrement au cours des vidéos. Il n'y en a que quelques unes pour l'instant, le tout tient en deux heures, l'espace d'une partie moyenne. L'ensemble est vraiment porteur de promesses pour des gens qui veulent voir autre chose que des ouvertures de boîte à l'infini ou ceux qui ne sont jamais vraiment remis de "Jeux sur un plateau, c'est fini."

Du changement dans la continuité

"Auteur de jeux, mais pas que" ainsi se présente-t-il en introduction. Ludothécaire, rédacteur en chef de JSP, divers travaux dans le jeu vidéo chez Ubisoft, game designer de Time Stories, et maintenant YouTubeur. Pour ceux qui l'ont connu via JSP, nous sommes vraiment dans une continuité, puisque le magazine était déjà porteur d'une ambition certaine, d'une volonté de transmettre au-delà de l'actualité brûlante. Une belle couverture sur 7 Wonders pouvait voisiner avec l'histoire des jeux de dés. Quand son interlocuteur invisible l'interroge sur le pourquoi?, il met en avant la volonté d'essayer "de nouvelles formes". Finalement, il a sans doute raison, c'est un autre vecteur de transmission, contemporain, accessible. Des vidéos de 20 minutes plutôt que des livres. Il a le talent pour. Il peut mettre en avant et déployer son expérience dans le milieu du jeu, le théâtre, sa culture et son réseau au service de la transmission.

Puissance tactique

Hébergées par YouTube, mises en avant par Ludovox, les petites pastilles nous ouvrent sur des contenus originaux et une approche originale de contenus déjà connus. En arrière plan, dans le décor, une horloge immobile, la version originale du Lièvre et la tortue de David Parlett (le premier Spiel) et beaucoup de boîtes de Time Stories. Des portraits, des objets anciens, des vieux jouets, des cartes, des vieux livres. Avec son air de cabinet du cabinet d'Indiana Jones, le dispositif envoie déjà un message: pluralité, histoire, intersection du ludique. Se déploient dans ces vidéos des intérêts aux spectre large que l'on pouvait percevoir dans les entretiens qu'il donnait autour de la sortie de Time Stories, dans le caractère transgenre de son œuvre phare, et même dans la ligne éditoriale de JSP. Bien écrites, bien interprétées, ces chroniques nous permettent de supporter les insupportables tics de ce genre de vidéos (les clins d'œil pop, la musique électronique répétitive, le rythme saccadé, le montage, l'accélération, le temps court). Des artifices sans doute nécessaires pour capter l'attention du public cible, mais ils sont parfois lourdement illustratifs, parfois un peu faciles.

Autre limite du format, l'autopromotion n'est pas toujours tenue à distance, dans le décor avec ses créations comme évoqué plus haut, ou quand il tient à nous rappeler qu'il travaille beaucoup sur ses prochaines sorties, mais elle se fait bien plus discrète qu'ailleurs. La promotion, et la glissade vers l'influenceur n'est pas loin non plus. Par exemple, la manière dont l'équipe de Flesh and Blood l'a contacté pour faire la promotion d'une carte inédite aurait pu donner l'occasion d'une réflexion sur l'utilisation de ses médias par les éditeurs et l'effet sur le YouTubeur, mais il se contente de dire, je traduit, "Génialalleluiah". De même, sa position conjointe d'auteur édité limitera sans doute la portée des sujets qu'il pourra aborder (faute de temps, faute de distance). Mais c'est aussi une possibilité de saisir de l'intérieur des questions de création. Il s'y colle, et c'est finalement plus le ludothécaire, l'animateur, l'homme qui prend du plaisir dans le théâtre, que l'auteur de jeu que l'on rencontre là.

Des trésors à découvrir

Sa connaissance n'est ni écrasante, ni hermétique, elle transite de manière fluide. "Ca joue ou bien ?" / "Reportage" / "Les minutes chroniques". Les rubriques se posent, se cherchent. Les temporalités aussi, qui varient beaucoup entre les formats. Peut-être y en aura-t-il d'autres. Point commun, la passion et la transmission, la passion de la transmission. Nous sommes globalement dans le registre de la vulgarisation dans ce qu'elle a de meilleur. Des contenus pointus dans une forme agréable. Une gageure de pédagogue. Nous avons parfois l'impression que c'est le travail que faisait JSP dans les textes qui aéraient les chroniques des sorties, simplement transposé à un nouveau média. Et il s'en tire vraiment bien. La capacité à passer des jeux vidéos aux jeux de plateau, aux jeux de rôle et inversement, est une vrai qualité de l'auteur/interprète. Par exemple, brasser Pong, Hotline Miami, Dark Souls, les Echecs et Les loups Garous dans une vidéo sur le thème original de la mort. Cela fait du bien d'assister à une culture large du game design. Même les chroniques de jeu accélérées, qui brassent large, sont bienvenues et très agréables, rappelant certaines émissions de jeu vidéo à la télévision, ce média d'avant. L'alliage entre le fond et la forme est parfait.

Aération agréable et bienvenue, réalisée en extérieur et non en studio, le reportage sur la collection de jeux de Boulogne / Sorbonne dit en quelques minutes une histoire très complexe. Celle de Boulogne du Centre National du jeu, et du passage de la collection énorme de vers le Fond patrimonial du jeu de société et l'Université Sorbonne-Paris Nord. C'est émouvant de se plonger dans cette collection, de le voir s'y replonger, d'apercevoir les boîtes, les contenus, le potentiel, etc. Là encore, nous en avions entendu parler de cette histoire, mais là on le voit vraiment de l'intérieur. Il faudrait y revenir. Les musées et conservatoires, des jeux de société, jeux de société, jeu vidéos, la recherche, les expositions temporaires, l'entrée dans les médiathèques, les livres, l'histoire des magasines de jeu de société, la recherche sont des sujets qui sont explorés dans la presse papier depuis longtemps, mais c'est agréable de les voir passer en format vidéo, la frontière du web.

Les lettres sous le spectacle

Ce format met bien en avant ses contenus, peut-être en les gonflant un peu, leur donnant plus de volume et de consistance qu'ils n'en ont réellement. L'effet "œufs battus en neige" du format vidéo/web. Mais à la base, si l'on enlève toutes les fanfreluches, nous avons d'abord et avant tout des textes très bien écrits, très structurés, très fluides, et des problématiques très bien ciblées. C'est solide, et, contrairement à pas mal de ses concurrents, cela se lirait très bien sur papier. Ce n'est pas que du spectacle. Exemple marquant: la première rubrique "Ca joue ou bien" avec la mise en avant de la question de la mort: une réflexion assez originale et forte dans sa transversalité thématique. Certains verront l'image, j'ai tendance à entendre le texte. Si bien que parfois, je passe vite en mode audio. Mais il faut reconnaître aussi que ces textes sont très bien habillés pour s'adapter au format YouTube - du moins ce que quelqu'un de ma génération en perçoit. Il a du talent pour ça.

En écoutant son histoire des jeux de société contemporains, il nous redit au final des choses que nous avons déjà lu, ailleurs, mais le fait décidément très bien. Le lecteur ira plus loin, bien plus loin en lisant Eurogames, The Oxford Guide to Card games, ou History of the World, ou même les pages historiques que l'on trouve occasionnellement dans JSP, Canard PC spécial plateau, Plato, mais encore faudrait-il qu'il y ait un lecteur. Ce qui n'est pas assuré. Donc, cette nouvelle forme permet de toucher un autre public, qu'on peut ouvrir vers d'autres horizons. Ce n'est pas mon format, soyons clair. Cela va vite, beaucoup trop vite pour moi, et j'ai parfois besoin de mettre sur pause, arrêt sur image, rewind. Pourquoi dans son infographie faire démarrer le jeu moderne avec 7 Wonders, par exemple ? Pourquoi ignorer tel autre comme Acquire ? Mais l'envie de discuter provient en droite ligne de la volonté de l'auteur d'adresser quelque chose.

Les règles du jeu locales

Il est en forme, il y a du potentiel énorme là dedans. Je n'avais pas été autant agréablement surpris depuis les vidéos Hex Rules sur Tric Trac. L'impression que personne ne nous en parle, et personne ne nous en parle aussi bien. En attendant de savoir où il ira, il faut le soutenir. S'abonner, liker, donc, selon les usages de ce tuyau. 1200 abonnés, 4000 vues, une centaine de commentaires, à ce jour, pour la vidéo sur les jeux contemporains, c'est encore peu. Comme il nous l'explique, "c'est comme ça que la visibilité et la crédibilité arrive sur You Tube". Sa crédibilité n'est plus à prouver, mais sa visibilité peut gagner en ampleur. Donc vous savez ce qu'il vous reste à faire. Cela serait vraiment dommage que cet embryon de projet arrêt-là son développement.

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