« Initier le non joueur »

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

En 2008, j’ai eu le plaisir de participer au festival du jeu de Valence. Dans la soirée, nous décidâmes de démarrer une partie d’Indonésia de Splotter. Avec son indice de « lourdeur » de 3,97/5 sur Boardgamegeek et ses trois heures de partie, nous nous attaquions à un beau morceau. Nous commencions à installer le jeu quand, à ce moment précis, un jeune couple se présenta à la table. Ils venaient au festival découvrir des jeux de société. D’habitude, ils ne jouent pas aux jeux présents à ce festival. Ni une ni deux, nous avons rangé Indonésia et avons sorti Les Aventuriers Du Rail…en fait, non. Nous les avons invités à jouer avec nous à Indonésia. La jeune « non joueuse » a remporté la partie et ils se sont bien amusés.

Sur Trictrac ou Ludovox, il est possible de lire de temps en temps cette dénomination de « non joueur », le plus souvent dans les propos des lecteurs laissant un commentaire. Il est également possible de l’entendre dans les interventions de streamers. Il est rentré dans le langage courant de nombreux amateurs de jeux de société modernes. Je pense que beaucoup l’utilisent simplement pour qualifier une catégorie de la population. Le terme, nous allons le voir, contient pourtant beaucoup d’approximations et du mépris.

Qu’est-ce qu’un non joueur ?

Le site La règle du jeu nous offre une définition :

Une personne qualifiée de non joueur ne connaît pas grand-chose à l’univers du jeu de société moderne. Lorsque vous lui demanderez à quels jeux elle joue, cette dernière vous citera Risk, La bonne Paye ou le Uno. Pour initier ce type de joueur, commencez par des jeux d’ambiance. Évitez les Eurogames ! Ou alors, optez pour un Aventurier du Rail ou un Seven Wonders. Ces jeux sont adaptés grand public.

Soit dit en passant, le Dixit est le jeu qui m’a fait découvrir le jeu de société moderne.

Je ne doute pas que cette définition ait été rédigée avec de bonnes intentions : celle de clarifier un terme usité dans le petit milieu des amateurs de jeux de société. De ce point de vue, je trouve que c’est une très bonne définition. En effet, cette définition est pertinente dans le sens où elle retranscrit, je crois, fidèlement ce que beaucoup mettent derrière l’appellation de « non joueur ». On y trouve ainsi deux idées assez communes :

1/ le « non joueur » ne connait pas les jeux modernes, mais les jeux de la grande distribution de la fin du XXe siècle,

2/ le « non joueur » doit être « initié » en utilisant des jeux peu complexes et pas trop longs.

Ces deux idées imposent des questions et remarques.

Comment peut-on qualifier quelqu’un de « non joueur » s’il connait des jeux, dussent-ils être les jeux de la grande distribution ? C’est contradictoire. Pris au mot, si quelqu’un ne joue pas aux jeux modernes, il ne joue pas. Ces deux catégories sont très limitées au regard la réalité. Les centaines de milliers de personnes qui jouent aux jeux de cartes traditionnels comme le Tarot ou la Belote, ainsi que celles passionnées de Go ou des Echecs ne sont même pas évoqués. Quand on voit le niveau de jeu atteint par certains dans leur pratique de ces jeux, c’est étonnant. Et que fait-on des jeux de simulation et de rôles des années 80-90 ? Ils étaient pratiqués par des non joueurs ? Un jeu comme Diplomacy, inclassable, qui date de 1959 est un jeu de non joueur ? Ouvrons maintenant aux jeux vidéo pratiqués sur consoles, ordinateurs ou smartphones : ils sont pratiqués par des non joueurs ? Si l’on étend encore le domaine aux jeux symboliques (jouets), Piaget ou Winnicott dont les travaux portent en partie sur le développement de l’enfant via le jeu, seront heureux de savoir que les enfants ne jouent pas.

En fait, tout le monde joue ou a joué. Cette idée que l’on est « non joueur » quand on ne connait pas les jeux modernes est stupide. Pire que cela : elle hiérarchise les pratiques ludiques en en déterminant une véritable et d’autres qui ne seraient que des fac-similés. Cette expression est en effet centrée sur le jeu moderne et elle induit donc la supériorité de ces derniers, sans que l’on sache bien pourquoi d’ailleurs. Imaginez que les joueurs de Bridge appellent « non joueur » tout ceux qui ne pratiquent pas le bridge… cela vous ferait quoi ?

Initier le non joueur

La seconde idée vient directement de ce dernier point : puisque les jeux modernes seraient supérieurs, il conviendrait pour les non joueurs, ceux qui pratiquent des jeux inférieurs, d’être « initiés » pour pouvoir les maitriser, gravir les échelons. Il ne s’agit pas d’une initiation au sens rituel du terme mais plutôt d’une formation. Pour cela, il faudrait commencer par des jeux courts et simples puis progressivement s’attaquer à des jeux de plus en plus complexes et longs. Je ne dirai pas qu’il n’y a pas une part de vérité dans cette proposition : il est nécessaire de se familiariser avec certains mécanismes propres aux jeux modernes comme la majorité, la pose d’ouvrier, le draft…etc. Par contre, je pense que cette idée d’une obligatoire initiation est idiote. Comment peut-on penser que tout le monde va s’amuser avec un jeu aussi pénible que Les aventuriers du rail où on pioche des cartes et on pose des petits trains dans des parties qui n’en finissent pas ? Je comprends que certains puissent aimer, mais si j’avais découvert les jeux modernes par LADR, je serais retourné à mes jeux de simulation. L’exemple cité en introduction montre aussi que certaines personnes ne sont guère effrayées par la complexité des jeux modernes, même les plus lourds. Nous ne leur avons pas imposé « Indonésia » : nous avons décrit le jeu et ces deux personnes étaient partantes en connaissance de cause.

Tout le monde a une expérience de joueurs : si vous souhaitez faire découvrir de nouveaux jeux à quelqu’un, il faut simplement discuter avec la personne et cessez de jouer aux « experts de l’initiation ludique ». Si votre quidam ne connait aucun jeu moderne mais pratique le go depuis tout petit, il maitrisera surement mieux que vous la majorité ! Entre ce joueur de go, un autre qui tape le carton tous les après-midis avec ses amis et qui sera surement très fort à The Crew, un autre qui joue sur PC aux jeux de l’éditeur Paradox et qui maitrisera facilement les jeux de civilisations (pour lui Twilight Imperium sera un hors-d’œuvre) …etc., nous n’avons pas à faire aux mêmes joueurs.

Imaginer ensuite, que, puisque l’on a apprécié LADR, on va pouvoir passer à un jeu moderne plus long et complexe est un raisonnement bien trop rapide. Si par ailleurs, quelqu’un a toujours limité sa pratique ludique a des « petites choses », il n’y a aucune raison pour qu’il adhère à des jeux plus compliqués maintenant. Cela ne fonctionne pas comme une formation : pour jouer, il ne suffit pas de pratiquer et d’apprendre, construisant brique à brique son mur des savoirs, il faut aussi se faire plaisir. Alors oui, effectivement, l’accessibilité des jeux de société récents est vraiment meilleure que ce qui a pu se faire avant… il reste qu’une fois la prise en main passée, si la complexité et la durée du jeu ne sont pas adaptées aux envies de la personne, cela ne fonctionnera pas. Vous pourrez renouveler 1 million de fois la pratique de LADR, ce n’est pas pour cela que quelqu’un passera à Brass : Birmingham !

Le non joueur n’existe pas

Cette expression est plus qu’un non sens, elle est contre-productive. Il faut saisir l’effet qu’elle aura sur quelqu’un, qualifié de « non joueur » sous prétexte qu’il ne joue pas aux « bons » jeux. Il faut anticiper l’impact que cela a sur la manière dont on fait découvrir ses jeux modernes aux autres personnes en pensant qu’ils ont forcément besoin d’une « initiation ». Si l’expression peut être pratique, je crois qu'il faut bien mieux et plus précisément qualifier les personnes, quitte à utiliser quelques mots de plus.

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