La critique de jeu de société

Les critiques ludiques

« La critique est aisée et l'art est difficile. » Destouches

Cette célèbre citation de Destouches signifie que créer restera toujours plus dur que critiquer. Elle est juste, mais induit la vision d’un critique qui se contente simplement de donner son avis. Pour moi, la critique est complexe. Elle est souvent dépréciée à cause, d’une part d’une propension excessive au dénigrement de certains critiques et, d’autre part, de la croyance en un critique omniscient dont on boit les paroles. On a alors l’image du critique qui apporte la lumière car au-dessus des ignorants. Cette caricature existe mais il vaut mieux l’oublier.
Le critique est un homme ou une femme qui a ses limites et qui doit, comme dans tout métier, faire preuve de savoir-faire et de déontologie. Si nombre de critiques, par exemple de cinéma, l’ont depuis longtemps oublié, il m’importe que la critique de jeux ne connaisse pas les mêmes dérives.
Cet article se veut une modeste contribution à une réflexion visant à promouvoir une critique de qualité pour les jeux. Je ne suis ni homme de lettres, ni philosophe, ni même spécialiste de la critique.
Après avoir rappelé ce qu’est un critique et la critique, ce qui nous sera utile, nous verrons quelle démarche il est possible d'adopter dans la critique de jeu.

Qu’est-ce que critiquer ?

Regardons le dictionnaire. Le critique est défini comme :
« Qui discerne promptement le vrai et le faux, en quelque matière que ce soit ou qui juge sainement et avec goût en fait d'art et d'ouvrage littéraire. »
Le critique juge. Il le fait « sainement », c’est-à-dire d’une manière normale, correcte sur le plan intellectuel et moral. Il le fait également « avec goût ». C’est-à-dire qu’il dispose d’une aptitude à sentir et à discerner les qualités et défauts.
Mais qu’est donc la critique ? Regardons de nouveau le dictionnaire : « Art, talent de juger des œuvres littéraires ou artistiques. »
Ce qui est différent du conseil, de la censure ou du dénigrement systématique. Il s’agit ici de juger et uniquement de cela. C’est un art, un talent. Ce talent doit permettre, si nous croisons les définitions, de juger d’une manière normale, correcte sur le plan intellectuel et moral et également, de sentir et de discerner les qualités et défauts.

Le talent de critique

Je vais essayer ici de préciser ce qui distingue une bonne critique d’une mauvaise ou ce qui permet de réaliser pleinement le talent de critique tel que je l’ai défini. Beaucoup de critiques se contentent d’affirmer leur expérience. Si celle-ci est utile, cela me semble néanmoins insuffisant. On peut faire longtemps quelque chose de manière incorrecte. Cela n’empêche pas d’acquérir de la connaissance sur le domaine jugé mais en aucun cas cela ne garantit qu’un critique juge d’une manière normale, correcte sur le plan intellectuel et moral et également, sente et discerne les qualités et défauts. Il faut plus que de la connaissance pour cela.
Nous commencerons par le nécessaire besoin d’esprit critique.

L’esprit critique

Reprenons notre dictionnaire : « L’esprit critique n’est pas l’esprit de dénigrement. C’est l’activité de l’esprit qui juge avec objectivité les productions artistiques et intellectuelles, discernant le vrai du faux et le bien du mal, surtout quand une présentation spécieuse des idées, un enthousiasme excessif, l’abus de bons sentiments... rendent difficile le recours à des critères objectifs. »
L’esprit critique est la faculté à discerner au-delà des apparences et à redonner sa juste place à une production. Une nouvelle fois l’expérience va aider à faire preuve d’esprit critique. On ne tombera pas dans un piège si on l’a déjà identifié. Mais il faut plus que cela : il faut une démarche qui intègre une volonté d’éviter le consensus et d’aller au-delà d’une première impression. Cette démarche se donne pour but d'être le plus objectif possible. Mais que veut dire "être objectif" ?

L'impossible objectivité

Cette quête d'objectivité est limitée dans la critique comme l’est toute activité humaine. Tout jugement comporte des traces du point de vue, des désirs, etc. de la personne qui le porte. Nul homme n’est capable d’exprimer un jugement objectif et c’est tant mieux car cette limite est l'expression de notre diversité et de notre richesse.
Il importe juste d’essayer d’être le plus objectif possible, comme on tenterait d’atteindre l’horizon.
L’accroissement de sa connaissance d’un domaine est un premier facteur d’objectivité. Cela permet de relativiser, de comparer, d'intégrer un contexte, une dimension historique... à ce que l’on juge. Ceci évite de trop s’enfermer dans le jugement « du moment », puisqu’on peut sans cesse se référer à ses précédentes expériences.
Il faut également se donner les moyens de voir les caractéristiques pertinentes pour juger. Comment goûter un vin sans sentir et en avalant immédiatement le liquide ? Ce n’est pas possible. Chaque domaine a ses spécificités. Je reviendrai plus loin sur celles du jeu.
Il convient également d’exprimer les limites de son jugement, non pour se rapprocher de l’objectivité mais pour indiquer à quelle distance on en est. Un peu comme un physicien définit dans quel espace fonctionne sa théorie. Cela consiste à exprimer les caractéristiques - de sa personne ou de la situation dans laquelle le jugement s’est effectué – que l’on estime importantes parce qu’elles ont inévitablement exercé une influence sur la conception de la critique. Le fait d’être blond ne change guère sa propension à aimer tel ou tel film, mais peut être important lorsqu’il s’agit de juger un shampoing ! Nous verrons plus loin ce qui nous semble communément admis comme des limites de l’évaluation d’un jeu.

La déontologie

Un jugement sur une production implique forcément que ses auteurs se sentent eux aussi jugés.. Quoi de plus naturel ? Il importe donc de faire preuve d’humanité.
La fixation des limites (personne et situation, voir ci-dessus) de la critique permet de relativiser son jugement : vous n’avez pas du tout aimé tel jeu ? C’est plus acceptable pour celui qui l’a conçu s’il sait que vous n’aimez pas trop ce type de jeux en général ou que vous y avez joué dans de mauvaises conditions. La forme permet également d’adoucir les coups. Il convient d’être carré, d’utiliser un ton moins passionné et plus scientifique. Si on spécifie bien les limites de son point de vue, le jugement neutre sera plus facile à lire.

Le but de la critique

À quoi ça sert tout ça ? Cela permet à d’autres de se faire un avis sur quelque chose. Évidemment, ces personnes vont passer ce qu’elles lisent ou entendent au filtre de leur subjectivité.. Elles sont les mieux placées pour savoir ce qu’elles vont aimer ou ne pas aimer. Néanmoins, elles ne connaissent pas tout. Il faut donc leur donner les qualités et les défauts de l’objet critiqué, en n’omettant pas de signaler le contexte de la critique pour fixer ses limites. À la personne de se faire ensuite une opinion.
Les spécificités de la critique de jeu

Les caractéristiques importantes pour la critique de jeu

La connaissance des règles : il faut les lire pour jouer et les relire pour être sûr de jouer avec les bonnes.
Les goûts de l’auteur de la critique: on ne jugera pas de la mêmes façon les jeux très tactiques si on aime peu les jeux de réflexion. Il faut informer le lecteur des goûts du critique. Le palmarès de ses jeux préférés pourrait faire l’affaire si tous les jeux étaient connus de tous. Mieux vaut mettre en avant certaines caractéristiques ludiques.
Les contextes particuliers lors des parties (particularité de l’ambiance, des joueurs, du temps de jeu…) sont des limites fortes pour généraliser un jugement. Il faut donc en informer le lecteur s'il y a lieu et si possible tester de nouveau dans un autre contexte. Une partie du contexte est variable (les personnes autour de la table), l'autre est fixe (les goûts de l'auteur de la critique…). Pour ce qui ne peut changer, il faut simplement informer le lecteur.

 La profondeur ludique, la durée de vie et les configurations de jeu

Le propre d’un jeu cherchant à rendre le joueur actif (les jeux de stratégies, de bluff, d’habileté, de rapidité…) est de créer un espace de liberté dans lequel le joueur va pouvoir exprimer son inventivité, son habileté…ou quelque talent que ce soit. (voir Duflo). C’est tout à fait différent d’un film ou d’un livre, qui peuvent se laisser après une unique expérience. Pour le jeu, le critique se pose des questions différentes. Va-t-on découvrir toutes les astuces à la première partie ? Va-t-on avoir des interactions différentes d’une partie sur l’autre avec les autres joueurs ? Va-t-on développer des stratégies sur la base des stratégies d’autrui ? Etc. Pour savoir si un jeu a la profondeur suffisante pour permettre au joueur d’être actif, donc créatif, il n’y a pas d’autres solutions que de le tester.
Les jeux où les joueurs sont passifs (l'archétype étant les jeux d‘argent type loto ou bandit manchot), où ils subissent le destin, doivent également se juger dans la durée car il leur faut se renouveler d’eux-mêmes pour surprendre le joueur plusieurs fois ou maintenir le désir de jouer, faute de quoi la lassitude s’installera.
Suivant le nombre de joueurs autour de la table, un jeu « réagira » parfois très différemment. Il est important de multiplier les configurations de joueurs pour se faire un jugement correct.
Un jeu ne se juge que dans la durée. Il faut donc tester plusieurs fois un jeu pour être à même de le juger. On peut pour cela effectuer une partie dans chaque configuration. On peut également se renseigner auprès d’autres joueurs pour savoir s’il y a des changements radicaux entre des parties, par exemple à 3 ou à 5 joueurs. Si oui, il faut tester.

 Rejouer à un jeu qu’on n’aime pas

J'ai souvent dit qu'il était nécessaire de rejouer à un jeu pour bien critiquer. Comment parvenir à critiquer un jeu que l’on n’aime pas ? En effet, si on doit y rejouer et que le plaisir ainsi que l’envie ne sont toujours pas là, je crois qu’il est difficile d’y parvenir de façon aussi satisfaisante que pour les jeux que l’on aime.
On peut pourtant commencer par donner une seconde chance au jeu. Il arrive parfois qu’une partie sombre faute à une erreur de règle, une fatigue généralisée, un joueur insatisfait… Donner une seconde chance est donc le moindre effort.
Pour le reste, le critique doit bien montrer les limites de ses tests et évidemment appliquer les principes déontologiques décrits. N’oublions pas que le but est surtout de tendre vers l’objectivité et qu’il est impossible de l’atteindre. Peu tester un jeu revient à faire peu de chemin vers l'objectivité. L'important est de le dire.

 Le goût

Il faut faire confiance à ses sensations. Il ne s’agit pas ici de juger de la teneur, en une molécule donnée, d’un liquide quelconque. Il ne s’agit pas de chimie, mais de jeu. Vous pourrez vous étonner que j’en appelle au goût/au pif (au hasard ?) dans une quête d’objectivité. Vous aurez raison. Je pense pourtant qu’un jugement raisonné trouvera toujours ses limites en matière de jeu. En gastronomie par exemple, les spécialistes ont depuis longtemps renoncé à évaluer un produit en fonction de ses composants biochimiques. N'oublions pas que l'objectivité n'est qu'un leurre, surtout utile pour être compris. Nos sensations peuvent prendre le relais pour aller au-delà des mesures ou les compléter.
Il importera alors d'autant plus d’expliquer les limites de son jugement s'il est basé, partiellement ou non, sur son goût. Si un jeu nous a plu alors que nous ne voyons pas de raison pour cela, il faut le dire. Il faut noter l'échec de son analyse et surtout ne pas rejeter ses sensations en matière de jeu. Rappelez-vous que l’objectivité n’existe pas en soi. L’expérience a ici aussi son rôle à jouer, notre nez est plus fin au fur et à mesure de la pratique. Qui niera que les ludologues avertis ont un goût plus affûté en matière de jeu que monsieur tout le monde ?

Conclusion

La critique est donc un talent. Nous l’avons vu. Ainsi, critiquer et donner son avis diffèrent bel et bien. La frontière semble floue entre ces deux actions. Je pense qu’il s’agit plutôt des deux pôles d’une même dimension : le jugement. À un pôle, on est proche de la situation de jeu et du vécu de la personne : l’avis est moins fiable (moins généralisable) car le contexte (situation de jeu, personne qui le prononce) est très présent mais implicite. À l’autre pôle, on est plus proche de l’essence du jeu, via une démarche intellectuelle bien plus solide, et le contexte est présent mais expliqué. La critique est donc plus fiable mais elle s’éloigne d’autant de la réalité.
Chaque pôle a ses défauts : d’un côté, on rapportera qu’on a passé une bonne soirée en jouant à bidule, mais ça aurait été le cas avec n’importe quel jeu vu la qualité de l’ambiance. De l’autre, on pourra être si loin d’une situation de jeu qu’on en viendra à plébisciter un jeu pour ses mécanismes, son matériel… alors que peu de personne aime vraiment y jouer. Rien de très original ici, puisque ces deux pôles du jugement existent également pour le cinéma, la littérature, etc.
Pour permettre au plus grand nombre de se faire une opinion, leur propre avis, la critique est la voie la plus universelle car la plus transparente sur la démarche et sur ses limites. Une critique n’est pas forcément plus vraie qu’un avis, mais elle doit forcément être plus fiable.
Ainsi, si on a pour ambition de critiquer un jeu, il convient de savoir que cela implique une démarche et donc un travail. Je ne fais que proposer ici quelques pistes et orientations que j’ai appris à me donner au fil du temps, sans pour autant les avoir toujours suivies, ni les juger définitives. Deux critiques (les personnes) pourront appliquer une analyse visant à l'objectivité et n'auront pourtant que rarement la même analyse. Leurs goûts et leur connaissance du monde ludique sont variables et, surtout, la quête d'objectivité forcément limitée.

Lire l'article de Greg Aleknevicus traduit en français par Reixou. Le papier manque un peu de construction mais fournit d’autres éléments de réflexion que ceux exposés ici.

XavO,
Relecture critique, aiguisée et essentielle, de YO.
Par Xavo - 21 novembre 2004

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