L'avis de Damien

De 3 à 5 parties jouées - 7 décembre 2011
 
Top à Damien
  preview

Prendre le vecteur du jeu de société pour représenter un conflit en cours, celui qui oppose les Etats Unis et leurs alliés aux terroristes islamistes, avait tout du projet scabreux. On pouvait légitimement nourrir quelques doutes au départ, que les quelques polémiques n'ont pas manqué de raviver, quant à la possibilité de représenter une histoire aussi complexe. Ethiquement, comme techniquement, cela paraissait difficilement concevable. Pourtant, une fois attablés devant le plateau, après avoir pris possession de l’un ou l’autre camp, les réticences se dissipent vite. En effet, il s'avère que ce projet ambitieux, bien que n'étant pas sans défauts, est mené à bien par son auteur avec une grande élégance.

Élégance formelle tout d'abord, puisque le matériel se trouve être d'une grande qualité. « Mounted map », cartes solides et joliment illustrées, pions originaux, marqueurs agréables et épais, aides de jeu solides viennent souligner une nouvelle fois à quel point les standards des jeux de plateau influent peu à peu sur les éditeurs de wargames, GMT en tête. Esthétiquement, tout cela est très agréable, sobre et réussi. Seuls les marqueurs d’évènements, pourront sembler un peu petits à certains, mais ils sont loin d’être le cœur du jeu. A ces qualités esthétiques, il faut ajouter une grande efficience ergonomique : les informations sont disposées de manière parfaitement claire sur le plateau. Si celui-ci est un peu impressionnant au départ, avec ses nombreuses échelles et connexions, il devient rapidement familier et évident. Tout cela laisse espérer un nouveau standard pour les jeux plus « grand public » de l’éditeur. Il y a quelques années celui-ci avait été assez décrié pour le matériel de la première version de Twilight Struggle ; là, nous nous situons d’emblée à la hauteur de la version « deluxe » publiée par la suite.

Élégance, ensuite, dans le traitement du thème qui, de bout en bout, reste très juste et sans bavure. D'emblée, au début des règles, une précision sémantique sur le sens du mot djihadiste démine les éventuelles polémiques. Sans prendre position, la situation de jeu s'attache à dépeindre, de manière relativement neutre, ce conflit complexe. Comme le paquet de carte mélange des évènements favorables à l’un et l’autre camp, aucun des deux n'a véritablement le beau rôle, les exactions d’Abou Ghraib côtoyant, par exemple, les pirates somaliens. De plus, dans ce monde mouvant post-11 septembre, dans lequel la menace est constante, l'affrontement se situe d'abord sur le terrain idéologique. Il s'agit de « retourner » des pays à sa cause, ou de les faire basculer dans un régime islamiste. L'intervention armée n'est qu'une des manières de faire progresser les choses, et souvent elle n’intervient qu’en dernière extrémité. On peut, et cela est assez juste thématiquement, vite se retrouver embourbé, et contraint à une retraite peu glorieuse. D’autre part, outre les deux belligérants, une troisième force, représentée par les européens et d’autres pays neutres, aura également son importance. Si la posture des Etats Unis dans leur manière de mener le conflit devient en désaccord avec la position de ces pays, les choses deviendront beaucoup plus dures pour le joueur. Tout cela appelle à une certaine mesure.

Élégance mécanique enfin, puisque l'importance donné à l'aspect thématique n’est pas un cache-misère, loin de là. Bien au contraire, le système de jeu, impressionnant, fourmille de propositions très intéressantes. Premièrement, l'asymétrie, décidément très en vogue ces derniers temps, est poussée à son extrême. Djihadistes et américains jouent une partition séparée, avec des conditions de victoire, des outils et des dynamiques très différents. Cela constitue d’ailleurs une des difficultés dans la prise en main et l'appréhension globale. D'autre part, la mécanique « card driven » fait à nouveau preuve de sa grande pertinence ainsi que de sa capacité à pourvoir des dilemmes toujours aussi difficiles. On retrouvera ici le plaisir de gérer des mains de cartes défavorables, et d' essayer de faire au moins pire. Mais, loin de se contenter d'appliquer un système qui fonctionne, l'auteur y introduit des nouveautés véritablement significatives qui en changent l’appréhension: la possibilité de jouer deux cartes à la fois, la gestion de la réserve de points d'action, le fait que le nombre de cartes dont on dispose à chaque tour variera en fonction de la situation sur le terrain (financement pour les islamistes, déploiement des troupes pour les US) sont des apports très pertinents, redoutablement efficaces, et bien intégrés. Par ailleurs, le système d'alignement et de gouvernance des pays, qui est au cœur du jeu, est non seulement très fin, mais très pertinent, de même que l'utilisation d'une part de hasard contrôlé. S’il est difficile de résumer le système de jeu, retenons juste le fait qu’il est novateur et véritablement au service de son thème.

Tout cela, cependant, a un prix: celui de la complexité et de l’apprentissage. Le premier contact avec le livret de règles est d’ailleurs de l'ordre de: « mon Dieu, mais est-ce encore un jeu ? » Elles sont en effet denses, ramifiées, et longues à comprendre. Alors que jusqu’à ce point on aurait pu se penser devant un jeu de plateau, sa nature de wargame reprend le dessus, notamment avec la volonté de représenter assez précisément la complexité historique et ses nombreuses exceptions. Cela n'a plus grand chose à voir avec l'évidence d'un 1960, Kennedy contre Nixon, ni même celle, dans une certaine mesure, de Twilight Struggle. Passée l'appréhension du système card driven, qui est toujours aussi limpide, on est dans le lourd, voire à la limite de l'indigeste. Les situations réglées (cellules dormantes, propagande, complots, soutien des pays occidentaux, financement) sont nombreuses, riches de détails, et montrent une volonté sensible de produire une simulation relativement réaliste. Il faut donc accepter au départ de payer son tribut en termes d'erreurs de règles et de retours dans le livret. Même le joueur habitué sera désarçonné au départ à cause de l'asymétrie des positions, de la dynamique assez particulière qui se dégage, des multiples conditions de victoire. Le mode solo, ardu, n'est pas vraiment rassurant. Au final, l'aide de jeu, très bien faite, et surtout le début de partie sous forme de didacticiel permettent de s'y mettre doucement.

Difficile, ici, de rendre compte de tout et de résumer les enjeux qui s'offrent aux deux adversaires. Précisons toutefois qu'il faut plus d'une partie pour commencer à entrevoir toutes les possibilités. Labyrinth est organisé autour de scénarios différents, occasionnant des positions de départ variées, et le point d’interrogation du titre laisse entrevoir des possibilités, comme le scénario 2011 consacré aux révolutions arabes qui a été publié par la suite. Il est possible de choisir son mode de jeu, et sa durée de partie, en épuisant une, deux, ou trois fois le « deck » de cartes. Là encore, voilà une innovation amène une dimension stratégique supplémentaire. La durée est à chaque fois contenue et fort raisonnable compte tenu de la profondeur des stratégies proposées. Parfois, la victoire est relativement imprévisible (le Pakistan, les pays pétroliers et les armes nucléaires en surprendront plus d’un au départ). Le jeu procède par vagues: on a parfois l'impression qu'un camp va l'emporter et au final l'autre revient en force. Avec le temps, il devient sans doute plus facile de lire les enjeux stratégiques, les connexions essentielles du plateau, l’importance de l’initiative, les nombreuses possibilités offertes, les cartes et leur enchaînement. Le tout est traversé de bout en bout par une grande et délicieuse tension.

Si cette expression n’était pas aussi désagréable, on pourrait dire que c'est un jeu qui se mérite. Il n'est clairement pas destiné à un large public, et il est probable que même des joueurs avertis soient à la peine au départ. Certains détesteront, d’autres se passionneront. Reste qu'il s'avère au final fascinant grâce à la manière dont il semble ouvrir de nouvelles portes et laisser entrevoir des possibilités, tant dans le champ des wargames que des jeux de plateau modernes. Premier d'une série traitant des conflits contre-insurrectionnels à travers le monde, il provoque une certaine attente concernant sa suite, Andean Abyss, actuellement en P500, qui prendra pour cadre la Colombie des années 90 et la guerre contre les narcotrafiquants. Il donne également envie de découvrir l'œuvre précédente de l'auteur, ce difficilement trouvable Wilderness War, autre « card driven » sur un thème assez semblable à celui du A few acres of snow de Martin Wallace. Mais, en attendant, il y a là largement de quoi s'attarder, matière à découvrir et à approfondir. En un mot: un jeu d'exception.

 
  • Ambitieux
  • Novateur
  • Riche et passionnant
  • Esthétique générale très réussie
 
  • Qui aime jouer en solo ?
  • Complexité qui peut-être rédhibitoire

11 commentaires

  1. LudiGaume 07:59 07.12.2011



    J'en profite pour dire bienvenue à Damien qui rejoint l'équipe.
    Je vous invite à lire son interview dans la partie A proppos du site pour découvrir qui se cache derrière ce pseudo (vous pouvez déjà le lire dans Plato).

    Bienvenue Damein

  2. Berdzi 09:43 07.12.2011

    Bravo pour cette excellente analyse. Très intéressant.

  3. Gus 09:57 07.12.2011

    Excellente présentation, bravo à Damien et à Ludigaume.

    J'utilise Labyrinth en cours de géopolitique au lycée, les élèves y jouent (j'en ai acheté une palette) et analysent leurs décisions et impacts. Hyper riche.

  4. damien 11:17 07.12.2011

    Merci pour ces commentaires encourageants. J'en profite aussi pour remercier M. Ludigaume pour l'accueil, chaleureux et sympathique. A bientôt...

  5. Benoît @ Plato 12:54 07.12.2011

    Beau boulot, belle analyse, et félicitations pour cette entrée en fanfare chez Ludigaume !

  6. Philippe 23:00 07.12.2011

    Bravo Damien!
    Excellente critique. Le jeu n'aurait pas été si cher, j'aurai craqué après ton article pour pouvoir me faire ma propre idée.

  7. Shamankad 09:20 11.12.2011

    Comme toujours, tu nous régales Damien !
    Tu n'auras, avec cette analyse, pas eu beaucoup de mal à te faire identifier

  8. Prunelles 22:33 11.12.2011

    Bienvenue Damien ! J'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette critique et j'y ai appris plein de choses, je n'y connais rien dans ce style de jeux.
    Bravo et merci !

  9. Grunt 11:10 12.12.2011

    Bienvenue et très intéressant à lire!

  10. damien 15:17 12.12.2011

    merci à tous...

  11. Roby91 10:05 25.03.2013

    Interressé par ce jeu, j'ai été amené à lire votre article suite à mes recherches et ce fût un régal. Vos qualités indéniables de rédaction couplées à un sens aigüe de l'analyse rendent la lecture passionnante. Comme je me suis récemment abonné au magazine Plato, j'espère avoir l'occasion de lire vos papiers.

Laisser un commentaire:


Pour animer votre commentaire:
:D    :)    :lol:    ;)    ?:    :(    >:(
Nous n'acceptons plus de lien dans le texte de vos commentaires afin d'éviter les spams.
Merci de votre compréhension