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L'interview de Zendor

Pouvez-vous vous présenter ?
Je réponds au prénom de Pierre et mes origines remontent à 1974. Natif du petit mais très ludique patelin québécois de Granby, ma vie de célibataire sans enfants est remplie à souhait. D'un côté mon statut de professeur d'histoire au niveau secondaire m'aide à survivre. De l'autre, mes nombreuses passions m'aident à bien vivre! J'y compte les arts, l'ésotérisme, la gastronomie et bien entendu, les jeux.
D'où vient votre passion pour le jeu de société ?
C'est à l'âge de trois ans que j'ai découvert les jeux de société en apprenant le plus célèbre d'entre eux : les Échecs. J'aimais beaucoup dire le mot "jouer" semble-t-il. C'est du moins ce que mon frère de dix ans mon aîné m'a toujours raconté. C'est d'ailleurs à lui que je dois la piqûre. Chaque fois que j'arrivais dans sa chambre, mon premier réflexe était d'aller voir dans sa garde-robe pour admirer la trentaine de jeux qu'il avait d'empilés. "Jouer" lui disais-je alors. Et quand il avait le temps de consacrer du temps à son filleul (car il est aussi mon parrain), mon frère sortait alors l'un de ses jeux pour me l'apprendre ou pour tout simplement m'y faire rejouer. C'est ainsi qu'entre l'âge de 3 et 6 ans, j'ai connu Monopoly, Jour de Paye, Carrières, Mastermind, Bermuda Triangle, Tank Battle, Admiral, Risk, Les Grands Maîtres, Milles Bornes, Battleship et bien d'autres classiques de Parker et de Milton Bradley. Mon frère était aussi abonné à la défunte revue française Jeux & Stratégie (l'ancêtre de Jeux sur un Plateau). En plus de regorger d'informations sur les jeux, des encarts s'y retrouvaient à chaque nouveau numéro. Des titres comme El Dorado et Chimères furent mes premières initiations aux jeux européens modernes. Et je dois dire qu'ils m'ont très marqué.

Il ne fallut pas bien longtemps, vous vous en doutez, pour que je puisse avoir mes jeux de société à moi! Le premier que j'ai reçu (et que je possède encore) est un clone du jeu de l'oie profitant d'un franchise : un film d'animation sur un classique des contes américains : Charlotte's Web J'avais alors 4 ans. Puis d'autres titres se sont succédés tout au long de mon éducation au primaire : certains dont je me suis débarrassé (The Haunted Mansion, Fireball Island, Richie Rich, The Flinstones, Crossbows & Catapults), d'autres qui figurent encore dans ma ludothèque (Stratego, Castle Risk, Survivre!, Duell (pas le jeu de Knizia), Upwords).

L'adolescence et son goût des grandes expériences est arrivée. Pour mes 10 ans, mon frère m'offrait le jeu de base de Donjons & Dragons. J'allais maintenant m'initier au monde très riche des jeux de rôles et découvrir que les jeux de société pouvaient être encore plus absorbants! Pour les dix années qui allaient suivre, ma ludothèque allait s'enrichir lentement de jeux plus consistants, plus complexes et plus thématiques. Les gros jeux à l'américaine allaient devenir mon nouveau centre d'intérêt avec des titres comme Shogun, Fortress America, Fury of Dracula (première édition), Dungeonquest et Talisman avec toutes ses extensions. J'allais également être initié aux wargames. Le premier que je reçu fut Western Front Tank Leader, un jeu assez avant-gardiste pour son époque que l'on peut maintenant comparer à un Mémoire 44 beaucoup plus élaboré et réaliste mais beaucoup plus long et moins beau !
Cette immersion dans les jeux monstres n'empêchait toutefois pas mon intérêt pour les jeux plus accessibles de se maintenir. Je vous disais plus haut que les encarts de Jeux & Stratégie m'avaient très marqué dans mon enfance. Cette expérience s'est traduite avec l'arrivée, autour de mes 13 ans de mes premiers jeux européens dans ma collection. Des jeux tels Avé César, Krystal et Terrace. Leur élégance et leur pureté minimaliste n'arrivaient peut-être pas à satisfaire mes appétits de grande aventure à l'époque, mais il s'agissaient de jeux envers lesquels j'avais un profond respect.

Comme tous les joueurs de jeux de rôles d'il y a plus ou moins 15 ans, j'ai succombé moi aussi à la vague de Magic : The Gathering. La fin de mon adolescence fut en effet marquée par ces tonnes de cartes de jeux à collectionner qu'on ne sait plus où entreposer pendant que nos autres jeux de société amassent la poussière. Pendant deux ans et demi je n'ai joué qu'à Magic: The Gathering (de même qu'aux premiers autres jeux de cartes à collectionner qui tentèrent de l'imiter). Ce qui m'a sorti de la spirale sans fin de cette drogue ludique est ironiquement dû au fait que j'aie initié un autre ludophile au jeu! Le fait qu'il se soit intéressé à Magic encore plus que moi lui a permis d'entrer dans le monde du commerce de jeux de société en commençant à travailler pour la boutique Maître de Jeu à Granby. Peu de temps après, j'ai vendu mes cartes à cette boutique et les échangeai pour des jeux de société que le propriétaire vendait. C'est ainsi que Civilization et Advanced Civilization m'ont fait revenir à mes amours de début d'adolescence. Puis Dune a suivi. Puis Age of Renaissance ensuite. History of the World également. Et l'univers de Warhammer maintenait mon intérêt pour les wargames. Nous sommes en 1998-1999. C'est dans cette même période également que j'allais découvrir des jeux comme Diplomacy, El Grande et Formule Dé. Un ami à nous nous avait aussi fait essayer des jeux qui nme paraissait, avant d'y jouer, bien insignifiants : Stupide Vautour ! et Les Colons de Catane… On pourrait penser que ces découvertes m'ont fait le même effet que le plupart des joueurs qui les ont appri mais ce n'est pas tout-à-fait le cas. C'était plutôt une première étape.

L'arrivée à l'université pour mes études en Histoire a considérablement ralenti mes activités ludiques. Ma nouvelle vie d'adulte me permettait moins de consacrer des 12 heures à jouer à un seul jeu de société. Conséquemment, les jeux de rôle et les wargames furent écartés de mes loisirs. Ils étaient nettement trop exigeants en investissement de temps. Puis, peu à peu, les occasions pour jouer à Civilization ne se présentaient plus. De même que la plupart des gros jeux américains qui avaient envahi ma ludothèque depuis dix ans. Les voyant amasser la poussière et sachant, depuis ma découverte du site Ebay, qu'ils étaient fort recherchés et qu'ils avaient pris une valeur très considérable, je décidai d'en vendre plusieurs (je crée encore des émois et des réactions scandalisées aujourd'hui lorsque je dis m'être départi de mon Civilization et de mon Advanced Civilization !!). Mon hobby est alors revenu à ses intérêts de base : les jeux familiaux.

L'élément déclencheur de ce retour aux sources est venu cette fois de mon colocataire Benoît Charbonneau. Il m'invita un jour à souper dans sa famille et sortit ensuite son jeu de Cluedo. Cette joute m'a fait réalisé à quel point j'appréciais les jeux de déduction et je me découvrais soudainement un intérêt porté sur les mécanismes d'un jeu autant que pour son thème. Suite à cette partie de réminiscence, il m'est venu l'idée de me procurer la version Cluedo Master Detective (avec plus de suspects, plus d'armes et plus de pièces à visiter). Cherchant sur Internet, je suis tombé sur ce site. J'ai alors découvert tout un univers entourant l'un de mes jeux fétiches ; univers dans lequel figurait toute une série d'autres jeux qui étaient des variations du Cluedo de base. Mon intérêt pour Cluedo Master Detective céda alors sa place pour la plus prisée des versions plus sophistiquée du célèbre jeu : Cluedo : SuperSleuth. Sitôt avais-je lu la description de ce dernier titre qu'il me le fallait. Seul problème : Cluedo : SueperSleuth était discontinué depuis cinq ans et il avait seulement été distribué en Angleterre… Ce fut là l'occasion de ma première chasse au jeu et de ma première aventure avec Ebay. De cette expérience a découlé ensuite une envie de revisiter les vieux jeux qui avaient marqué mon enfance mais qui m'avaient échappé. En fouillant davantage sur Internet pour d'autres titres familiers, j'ai alors découvert les sites de Bruno Faidutti et de François Haffner. C'était en 2000. La ludothèque idéale du premier faisait alors deux pages et la collection du second affichait 500 titres de moins qu'actuellement. Néanmoins, ces sites étaient impressionnants. Ils l'étaient surtout du fait que je connaissais très peu de jeux qui y figuraient !!

C'est ainsi que j'ai plongé dans l'univers des jeux européens. Dorénavant, plus les mois passaient et plus je m'intéressais à tous ces titres d'outre-mer dont on ne disait que du bien. Ma ludothèque s'est alors vue renaître. Tout au long de l'année de 2001, j'ai doublé sa taille. Commençant modestement, j'y ai ajouté des jeux comme Castel, Bohnanza, Citadelles et Pit. Puis des jeux plus consistants sont ensuite arrivés : Evo, Java, Supergang, Râ, Cosmic Encounter et Meurtre à l'abbaye (première édition de Mystère à l'abbaye). L'intérêt était constamment nourri grâce au forum Ankou que je visitais quotidiennement. C'est là que j'ai notamment connu Yves Phaneuf, pour ironiquement m'apercevoir qu'il habitait la même ville que moi, que nous possédions autant de jeux et que nous partagions le même passion. Nous nous sommes rencontrés en 2003 et vous connaissez le reste….

Quels sont les jeux qui plaisent au plus grand nombre et qui vous ont déçu ?
Il n'existe pas vraiment de catégories de jeux qui me déçoivent inconditionnellement. Il y a toutefois quelques titres précis qui m'ont vraiment laissé sur ma faim alors que la plupart des joueurs leur font des louanges :

Leonardo Da Vinci : Le principe d'investir à l'aveuglette sur des projets qui risquent d'être réalisés par d'autres joueurs manque singulièrement d'élégance. Ce jeu est une version bien moins aboutie des Princes de Florence à mon humble avis.

Chinatown : Un exemple parfait de jeu qui séduit dès les premières parties et qui nous donne rendez-vous avec les frustrations d'un hasard très déterminant à chaque nouvelle joute.

Mesopotamia : Je ne comprends tout simplement pas l'engouement autour de ce jeu au thème complètement plaqué (et manquant de réalisme de surcroît avec ses volcans mésopotamiens!) et aux stratégies gagnantes si évidentes rendant ses parties monotones et automatiques.

Battlelore : Un Mémoire 44 au thème surfait et au battage publicitaire absolument indigeste nous promettant un jeu novateur qui n'a absolument rien d'original. Battlelore n'est pas un mauvais jeu. Il est seulement trop mis en valeur pour ce qu'il est. Une première faille de taille pour l'intouchable Days of Wonder.

Warrior Knights (nouvelle édition) : Comment tenter de rajeunir un jeu de vingts ans pour en arriver à un résultat lourdaud, mal équilibré et pas du tout au goût du jour.
Quels sont les jeux que vous défendez lorsque tous les accablent ?
Il y a d'abord les jeux du défunt Alex Randolph. Ce génie de la création ludique n'est a mon avis pas apprécié à sa juste valeur au profit d'une mode qui nous fait valoriser des jeux plus élaborés impliquant souvent des règles relativement complexes et de la gestion de ressources. Les jeux de Randolph ne font jamais plus d'une heure; les règles qu'il conçoit font rarement plus d'une page. Leur simplicité est extrême et cache pourtant une profondeur insoupçonnée. Ils conviennent souvent à un public de non-joueurs et leur proposant quelque chose de différent et d'original. En somme, Randolph demeure un modèle à suivre pour tout créateur de jeux en herbe. Il est d'ailleurs l'une des idoles de Wolfgang Kramer...


J'ajouterai aussi les jeux de Robert Abbott. Un contemporain de Randolph qui a su pousser à fond les jeux de déduction au point d'avoir laissé sa trace de manière bien discrète. Discrète puisque Abbott fut très peu publié depuis ses premiers jeux parus il y a plus de quarante ans. L'auteur demeure pourtant un pionnier, voire même un pilier des jeux modernes.


Je terminerai enfin avec les jeux loufoques! J'ai acquis bien malgré moi au Québec la réputaion de promoteur des jeux bizarres et/ou enfantins à chaque week-end ludopathique qui s'organisent l'année durant. Des jeux comme Pounce, Bounce it in, Zwinkern, Handy et Darkover connaissent maintenant des statuts de phénomènes ludiques dans notre communauté de joueurs québécois parce que j'insiste toujours pour les sortir et inviter les curieux à les pratiquer! J'adore ces jeux pour leur originalité complètement décalée et pour le fait qu'ils ne se prennent pas au sérieux!
Quels sont les mécanismes que vous appréciez le plus ou le moins dans le jeu de société ?
Sans équivoques : les jeux d'enquêtes et de déduction sont les jeux que j'apprécie le plus. Catégorie bien sous-estimée parce que très difficile de conception et donc peu rencontrée sur le marché, les jeux de déduction sont pour moi le summum de la polyvalence ludique : très interactifs par les questionnements qu'ils suscitent entre joueurs, très équilibrés parce qu'ils font la belle part tant à l'instinct qu'au raisonnement, très valorisants par la construction d'enquêtes qu'ils permettent aux joueurs (ces derniers n'hésitants jamais à parler avec fierté de leurs démarches exercées durant la partie une fois la joute terminée.).

Il n'y a pas de catégories de jeux que j'apprécie le moins. S'il fallait absolument en choisir une, je dirais les jeux de rapidité mentale (Crazy Circus, Carrousel, Bongo) pour leur côté très discriminant (tout le monde ne réfléchit pas à la même vitesse!)
Quelle est, selon vous, la recette d'un jeu réussi ?
Celui qui saura capter le plus grand public!

Il devra être facile d'approche, simple de conception, parfaitement équilibré et fluide dans son déroulement. Il devra aussi attiser l'envie de rejouer, soit par les défis qu'il saura stimuler, soit par les émotions qu'il saura susciter. Et, sur une note plus personnelle, le jeu que je trouverai réussi à la perfection saura celui qui aura su faire refléter son thème dans une structure de règles simple mais originale et ingénieuse.
La question habituelle : "S'il ne devait en rester qu'un ?"
Il s'agierait probablement du Poker!

Je n'ai qu'a voir une table de Poker et je sens tout de suite le titillement en moi pour aller m'y joindre. Le Poker n'est cependent pas mon jeu préféré par-dessus tout. Mais Je ne connais pas de jeu qui procurre autant de tensions (même lorsqu'il n'y a pas d'argent d'impliqué) et qui soit aussi efficacement conçu: Les règles sont simples et faciles d'approches. La chance peut très bien s'équiliber avec le bluff. Les publics auquel le jeu s'adresse sont de tout âge et de tout genre. On peut y jouer à 2 comme à 10 sans modifier la qualité des joutes. Les parties sont courtes et on y rejoue sans cesse au point de ne pas voir le temps passer. Et on ne parle même pas des nombreuses variantes qui peuvent renouveler l'intérêt du jeu constamment.
Pourquoi participez-vous à l'aventure LudiGaume ?
Tout simplement parce que François m'a personnellement contacté après mes perfomances aux quiz qu'il affichait sur son site! J'ai immédiatement dit oui à son invitation d'apporter mes contributions pour son site que je trouvais dynamique, rafraîchissant, très bien structuré et présenté avec une élégance invitante à souhait.