Soyons exigeants ! (Conclusion - Pour le slowgaming)

Qu’est-ce qu’il m’a pris de me lancer dans cette série de 3 articles ? Il s’agit d’une unique motivation, à savoir répondre à cette question récurrente : y-a-t’il trop de jeux de société ?

Ma réponse sera sans équivoque : oui, il y a BEAUCOUP trop de jeux qui sortent. Mon point de vue n’est ni celui du consommateur, ni celui de l’auteur, ni de l’éditeur, du distributeur ou du détaillant. Il est celui d’un passionné de la chose ludique et d’un citoyen.

Qu’ai-je dit dans les trois précédents articles ? En plus de posséder les qualités actuelles de la production ludique et en particulier sur le plan éditorial (graphisme, prise en main…), je pense que les jeux devraient systématiquement être produits sans détruire l’environnement, être profonds pour ne pas s’épuiser après quelques parties et posséder un thème fort, voire un message, ancré jusque dans la mécanique du jeu. Il y aurait alors logiquement beaucoup moins de jeux car ils seraient plus dur à concevoir et à produire. Mais chacun d’entre eux nous procurerait tellement plus de sensations, sans épuiser notre planète qui arrive en bout de course (en même temps elle tourne en rond...).
Alors oui, cela implique des temps de développement bien plus longs (peut-être en partie compensés par des lieux de production plus proches). Alors oui, cela implique mathématiquement qu’il y ait moins de jeux de société qui sortent. Alors oui, cela implique de moins papillonner, mais de prendre le temps de découvrir et d’approfondir. Alors oui, enfin, cela implique que les jeux valent plus chers, peut-être deux fois plus chers ou plus - qui sait ? - pour que les acteurs ludiques actuels continuent à en vivre et à se développer.
Pour avoir plus de détails, je vous invite à lire les parties 1, 2 et 3.

Partons d’un exemple, le jeu Rescue Polar Bear, a été développé et produit par la société chinoise Boxed Lightning, pour alarmer sur la situation des ours polaires. Jusque-là, rien à redire. La rejouabilité du jeu et sa profondeur sont plutôt critiquées, en particulier sur BGG… le rangeant possiblement dans la catégorie des jeux à obsolescence programmée. Les versions "localisées" (française et anglaise) développées ensuite sont aussi fabriquées en Chine et distribuées dans le monde, participant au trafic mondial. La logique de protection des ours polaires - et donc de limitation du réchauffement climatique - aurait dû conduire à ce que ces jeux soient produits en local, proche des clients et possèdent une belle durée de vie. Mais l’industrie du jeu ne fonctionne pas ainsi et le résultat est juste aberrant.


Polar Bear, le jeu Made in China et vendu dans le monde entier pour sensibiliser à la disparition des ours polaires.


Mon point de vue est que le système actuel marche sur la tête : tous les ans, il y a toujours plus de jeux produits, dont une partie de plus en plus importante est produite bien loin d’où elle est vendue. La production en Chine revient à délocaliser la pollution, générer une pollution liée au transport et réduire les exigences en matière de conditions de travail. L’industrie s’est construite sur ce système : une croissance de la production continue et une concurrence redoutable... qui l’entraînent dans un modèle économique à faible marge. Ce système est finalement peu soutenable et de fait, ce secteur est fragile car il ne dispose que de peu de marges de manœuvre. La hausse des taux par l’administration Trump le fait trembler aux USA (lire à ce sujet l'article en anglais de Mike Selinker sur l'augmentation des tarifs douaniers). Le marketing et la publicité, traditionnels ou liés aux réseaux sociaux, deviennent une exigence pour obtenir un peu de visibilité. Cette impérieuse communication a largement perturbé ce qui fut un temps un vrai milieu de passionnés… et pas que de recevoir un colis plein de boites de la part d’un éditeur ! Beaucoup de contributeurs à la chaîne de production en occident sont en difficulté pour vivre de leur activité dans ce secteur : auteurs, illustrateurs... même certains éditeurs.

Je fais partie comme beaucoup de cette génération de quadra, presque quinqua, dont la passion pour les jeux de société est ancienne. J’ai connu autre chose que ce secteur qui se comporte comme un gamin hyperactif. Pour autant, je ne souhaite pas revenir à la lenteur des sorties des années 80-90. L'effervescence actuelle et ce modèle ont produit des résultats spectaculaires, bousculant le jeu familial. Pourtant, cela va, il me semble, trop loin : il convient de trouver un juste milieu. Nous avons tout à gagner à ce l'on peut appeler, par emprunt au monde du jeu vidéo, le slowgaming. Si dans le jeu vidéo, il s’agit de fuir la performance au profit de la narration, dans le monde du jeu de société, il s’agit, pour moi, de fuir les coups « d’un soir », parfois « jetables », au profit d’une expérience vécue plus durable dans tous les sens du terme. Regardez ces grands anciens : les échecs ou le go. Ils ont leurs tournois, leurs champions, leur bibliographie et leur reconnaissance médiatique. Ils se sont installés dans la durée. Ils se vendent toujours. Le jeu vidéo l’a bien compris : Counter-Strike ou Starcraft ont connus des évolutions mais sont les champions du e-sport depuis presque 20 ans maintenant. Il est où notre jeu de société champion ? Cela a donné quoi les championnats d’Europe des jeux de société ou tous ces tournois organisés chaque année ? Un jeu moderne a-t-il donné lieu au moindre bouquin ? On s’est fait plaisir et puis l’année d’après, on a changé les jeux pratiqués dans les compétitions… Vous me direz, les jeux d'ambiance, "c'est pas pareil !". Eh bien, je fais partie de ces personnes qui pensent que les jeux d'ambiance ont de la profondeur et parfois bien plus qu'un jeu Kubenbois. Pour moi, jeux d'ambiance ou de stratégie ou autre, cela ne change rien.

Il n’y a pas selon moi cinquante façons de faire. Il faut que nous, consommateurs, devenions exigeants dans nos achats ainsi que dans nos sources d’informations et disposés à mettre le prix quand un jeu en vaut le coup. Le secteur s’adaptera. Il faut sélectionner. Il faut ralentir. Il faut approfondir. Il faut réapprendre à jouer. Soyons exigeants.
Par Xavo - 6 juin 2019

3 commentaires

  1. Flob 12:04 09.06.2019

    Très bon article qui mériterait plus de réaction...
    Je pourrais être mal placé de critiquer le nombre de sortie de jeu "jetable" étant donné qu'il fût un temps où j'achetais facilement au moins 2 jeux par mois. Même si ma collection actuelle n'est pas non plus monstrueuse au vu de certains passionnés je trouve tout de même que j'en ai un peu trop. Pourtant j'ai bien dû en revendre une trentaine en moins de 2 ans...

    Les éditeurs sont certainement responsable de cette offre disproportionnée mais les joueurs facilement lassé par n'importe quel jeu sont aussi très coupable...

    Le problème actuel je pense est la clientèle ciblée actuellement... Quand je vois des personnes jouer à tout ces jeux modernes alors qu'il y a plus de 10 ans ils critiquaient ces même personnes...
    Par expérience, je me rappelle entre mes 15 à 18 ans, je jouais à Warhammer, quand je me déplaçais avec ma mallette pour faire des tournois ou quand j'en parlais de cette passion, les gens m'écoutaient avec un petit rictus d'amusement, j'étais encore qu'un gamin un peu immature. Et je ne pense pas être le seul qui était dans ce cas là.

    C'est la mode! Et les modes ça n'a jamais fait du bien à long terme...

    du coup il n'est pas étonnant de trouver beaucoup de joueurs plus passionnés par l'engouement sur un jeu que par le jeu lui même...

    Tu parlais de graphisme, qualité éditoriale etc... Certes il est agréable d'avoir un beau jeu entre les mains, cependant la qualité intrinsèque d'un jeu ne devrait jamais se mesurer à sa qualité éditoriale mais seulement à la mécanique... Maintenant nous avons des tonnes de jeux à la qualité graphique et au thème très apprécié mais mécaniquement c'est très pauvre et très déjà vu...

    Si on regardais d'abord la mécanique pour éditer ou acheter un jeu, on aurait beaucoup moins de sortie annuelle.

    Aussi, en prenant en compte ce premier point la mécanique des jeux seraient plus travaillée, les jeux demanderaient moins d'extensions pour les compléter, et les joueurs n'essaieraient pas en vain de trouver la petite perle ludique qu'il n'auront jamais... ( parce qu'un perle ludique qui se joue en 20 parties max.... )

    Pour ce qui est de la fabrication étrangère, le problème ce sont les charges sur les entreprises et le prix moyen qu'un client lambda est prêt à mettre pour un jeu kleenex.
    En France les charges sont très élevées dans presque tout les domaines. Du coup pour une fabrication 100% France on se retrouve à payer moult taxes dans un seul jeu.
    Et au vu des clients que les éditeurs visent, il est improbable de ce faire une vraie marge sur ce type de produit... c'est la triste réalité du marché.
    Combien de joueurs serait prêt à payer plus cher un produit de moins bonne qualité éditoriale juste parce qu'il est 100% français? Alors que dans d'autres pays le même jeu 100% intramuros serait moins cher mais de meilleur qualité? Si ça se faisait, les gens achèteraient à l'étranger et chercheraient les règles PDF français. Ce serait bien pire...

    En conclusion, je pense que le vrai problème est la clientèle visée. Je ne leur jette par la pierre et tout les malheurs éditorial, mais au bout d'un moment faut se remettre en question et ce dire pourquoi j'aime jouer? Si c'est juste pour passer un bon moment entre deux discutions, je peut acheter un ou deux jeux de courte durée et ça sera très suffisant.
    Si c'est pour du pur compétitif c'est pareil, un ou deux jeux avec une bonne communauté suffit.
    Si c'est pour éprouver plusieurs types de sensations tout en s'amusant, 2 jeux max par types de jeux est amplement suffisant...
    Et surtout, ne pas oublier qu'un jeu c'est une mécanique, et la qualité éditoriale c'est le luxe. Quand je vois des party games avec une mécanique clairement pas innovante qui peuvent se jouer sans matériel... ou des jeux de cartes dit spécial qui peuvent se jouer facilement avec un jeu de cartes normal... on est pas loin de la fièvre acheteuse naïve et compulsif et du foutage de gueule éditorial.

    Les joueurs de jeux abstrait compétitif le savent, il n'y a pas besoin d'un beau jeu cher pour être un bon joueur et d'apprécier les qualités d'un jeu.

  2. Flob 12:10 09.06.2019

    désolé pour les fautes, ma fille n'arrête pas de courir en rond autour de moi et j'ai du mal à me relire. ^^

  3. Starfan 01:22 10.06.2019

    Bonjour à toute l'équipe! Je lis toujours vos retours avec beaucoup d'ntérêt et j'avais envie de réagir sur ce petit article. J'ai commencé à m'intéresser aux jeux de société il y a 4 ans et c'est devenu une véritable passion avec des rendez-vous ludiques de plus en plus rapprochés et des jeux qui ont envahi mon petit F2. Je possède environ 200 jeux et je n'ai joué qu'à moins de la moitié d'entre eux,pourtant je regrette rarement un achat. Je suis toujours émerveillé de voir la créativité des auteurs de jeux et souvent je me laisse aller à quelques achats guidés uniquement par des visuels alléchants ou un auteur que j'apprécie. On ne peut pas toujours prévoir le degré de rejouabiité d'une nouveauté,c'est un univers tellement riche qu'on est souvent excité à l'idée de jouer à la dernière nouveauté qui fait le buzz et à laisser les grands classiques prendre la poussière. Il y a beaucoup trop de jeux,c'est vrai mais avec internet c'est plus facile de moins se tromper et d'éviter les déceptions. Le consommateur est roi et c'est lui qui façonne le marché,il faut nous montrer plus exigeant!

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