Les jeux post-modernes

Le jeu de société post-moderne

Les jeux de société dits modernes sont apparus sous ce vocable sous la plume de Ludo Le Gars en 2002 sur son blog. Il les a défini ainsi : jeux où « on contrôle ce que l'on fait et on joue maximum 2 heures ». En ce début de siècle, alors que l’euro venait d’apparaitre, les jeux allemands s’imposaient petit à petit dans le paysage ludique. Teuber, Knizia, Kramer…etc. étaient les héros de l’époque. Nos vieux jeux de simulation (Dune, Junta..) aux règles épaisses et imprécises, à la durée de partie obèse et au thème fort se restreignaient à un marché de niche. Les jeux de grandes distributions (Monopoly…) étaient parfois bien longs et surtout complètement dominés par le hasard ou l’adresse pour toucher le plus grand nombre, éloignant pour cette même raison des joueurs des jeux de société et en particulier les adultes. Les jeux d’ambiance profitèrent également de cette évolution : les « petits » jeux de la fin du siècle (Elixir, Munchkin et compagnie), lourdauds, allaient gentiment être remplacés par des jeux aux règles plus épurés et des parties plus courtes (les jeux Cocktail Games en sont les meilleurs exemples). En ce début de XXe siècle, les jeux de société modernes allaient conquérir un nouveau public.


Depuis lors, de l’eau a coulé sous les ponts. Mais n’allons pas trop vite ! Précisons avant tout qu’en matière de jeux, il n’est possible que de dégager des tendances, pas des époques. Le Lièvre et la Tortue est le Spiel des Jahres 1979 et répond pleinement, 23 ans avant qu’il la formule, à la définition de Ludo le Gars. Talisman est un jeu « old school » mais il ressort pourtant régulièrement depuis sa sortie en 1983 sans devenir le moins du monde moderne. Um Reifenbreite est le Spiel Des Jahres 1992 et d’origine allemande mais ce n’est pas un jeu kubenbois … il est simulationniste et aux parties pouvant être bien longues. Il existe ainsi beaucoup d’exceptions mais les grandes tendances sont bel et bien là. Le jeu moderne est lui aussi traversé par des courants. Deux grand prototypes se distinguent parmi les jeux modernes : les ameritrash (dignes descendants des jeux de simulation) et les kubenbois (jeux de gestion à l’allemande). Enfin, notons que chaque nouveau type de jeux n’a pas remplacé ceux qui ont précédé : ils ont permis d’étendre les publics et continuent pour beaucoup leur petit bonhomme de chemin. Les jeux abstraits ou les jeux de cartes en sont le meilleur exemple : bridge, tarot, échecs, go… ont leur fédération, leurs clubs, leurs pratiquants.

Aujourd’hui, les jeux modernes se sont imposés essentiellement du fait qu’ils font le gros du volume en matière de nouveautés et constituent un marché en croissance. L’innovation n’est plus dans les jeux de parcours, les jeux de questions ou encore les jeux de lettres. Les sorties de jeux modernes sont nombreuses, les jeux variés, bien édités, réédités, accompagnés d’extensions, de variantes ou en formule « dice », « duel »…etc. Ils ne sont plus l’exception ludique dans le paysage. Pour autant, doivent-ils être l’aboutissement de cette évolution ? Des jeux traditionnels aux jeux modernes, en passant par le jeu de grande distribution type Parker Brother ou Milton Bradley ou les jeux de simulation type GMT ou ceux traduits par Jeux Descartes, les jeux de société n’ont cessé d’évoluer et continuent d’évoluer. En fait, le jeu moderne appartient déjà à l'histoire : le jeu post-moderne est là depuis longtemps.


Selon moi, le jeu post-moderne est un jeu moderne qui a réussi la synthèse de la mécanique et du thème, du kubenbois et de l’améritrash pour le dire autrement. Dans le jeu de société post-moderne le thème soutient la mécanique et inversement. Ils sont plus intuitifs donc plus faciles à prendre en main et, surtout, bien plus immersifs. Les jeux dont le thème fort et les mécanismes épurés sont imbriqués sont là depuis longtemps. Diplomacy (1959) serait l’exemple le plus ancien que j’ai en tête. Ses mécanismes élégants portent autant le thème (les conflits entre les grandes nations à la veille de la première guerre mondiale) que l’intérêt du jeu (les alliances et les trahisons, la tactique et la stratégie). Mais Diplomacy nécessitent beaucoup de temps pour être joué : ses déclinaisons, dont la dernière dans le monde du Trône de Fer également. Il reste un vieux jeu de plateau, comme on disait avant. Full Metal Planète de G. Delfanti, G. Mathieu & P. Trigaux répond bien mieux et dès 1988 à la définition de Ludo Le gars et ce, avant la marée allemande. Il a une mécanique complètement imbriquée au thème (science-fiction) : il est un des premiers jeu post-moderne et le premier que j'identifie. Le Méditerranée du talentueux D.Erhard (1996) me semble davantage représentatif : le thème est très fort et la mécanique complètement liée à ce dernier. Une partie tient en deux heures et les règles ne sont pas trop complexes (complexité de 3/5 selon BGG). Tikal (1999) de M.Kiesling & W.Kramer mérite également d’être cité : les actions possibles sont très cohérentes par rapport au thème et le jeu est ainsi très immersif. Le succès de ces jeux est lié à leurs qualités et aussi, je pense, au fait que tous ces jeux ont une mécanique qui porte le thème et inversement. Beaucoup d'autres sont sortis depuis.


Les jeux post-modernes sont donc là depuis plus de 30 ans et restent pourtant une minorité malgré leurs grandes qualités (prise en main et immersion). Beaucoup de jeux, modernes, sortent encore avec un thème plaqué ou une mécanique sans aucun rapport avec celui-ci. On notera pourtant un retour du thème depuis quelques années : les jeux « legacy » en sont le plus parfait exemple (comme dans la version "legacy" de Pandemic). Dans l'énorme production ludique de jeux modernes, les jeux narratifs sont de plus en plus nombreux. Les joueurs sont en effet en demande de narration : ils veulent vivre une histoire, partager une expérience. Mais ils restent demandeurs d’une mécanique moderne, épurée et accessible. J’entends souvent autour de moi des amateurs de jeux « costauds » se plaindre de manipuler des cubes de couleur dont ils ont oublié depuis longtemps à quelles ressources ils se rapportent. Les jeux post-modernes sont surement très durs à concevoir mais ils sont, j’en suis certain, très attendus et dédiés aux premières places du classement BGG.
Par Xavo - 11 septembre 2019

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