Chinatown (Filosofia)

 Karsten HARTWIG    Mathieu LEYSSENNE
Thème du jeu

New York, fin des années 60. Une nouvelle vague d'immigrants chinois déferle sur le Chinatown. Depuis l'adoption de la nouvelle loi sur l'immigration, ce quartier connait une véritable explosion démographique ! Le Chinatown s'étend maintenant au nord jusqu'à Canal Street et à l'est jusqu'à Bowery Street. Les immigrants chinois, hommes et femmes de grand courage, débarquent nombreux, achètent des immeubles pour établir des commerces de toutes sortes et faire des affaires d'or ! Vous êtes l'un d'eux, fraîchement arrivé dans le "Big Apple" avec toutes vos économies. Saurez-vous utiliser tous vos talents de négociateur et faire fortune en Amérique !

L'avis de LudiGaume
Sympathique

Longtemps plus édité, Chinatown nous reviens sous la houlette de Filosofia pour une édition léchée et de toute beauté. L'illustrateur, déjà connu pour Jamaica et Metropolys, nous offre encore un travail minutieux et chatoyant.

Y a pas plus simple comme règle, on reçoit des terrains, des commerces et il faut les placer aux mieux afin de construire des commerces à la taille idéale, le tout vous rapportant de l'argent à chaque tour. Et tout cela est pimenté par une phase de négociation totalement libre où tout ce sait et tout est possible. PS: On regrettera le manque de clarté de la phase de décompte où seul l'exemple vous permet de comprendre correctement cette phase.

La mécanique est claire, c'est de la négociation pure et chacun devra faire ses calculs au mieux pour ne pas se faire avoir dans les échanges. Seuls les distraits pourront faire des erreurs et voir de précieux lieux ou magasins leur échapper.

Mais dans tout cela, il y a un hic qui peut s'avérer de taille, le hasard de la pioche des cartes emplacements et des tuiles magasins. Si la chance est dans votre camp, vous pourrez recevoir le précieux et compléter un magasin facilement sans passer par la négociation. Si vous êtes malheureux, vous pourrez passer une grande partie dans le monde de l'espérance sans jamais voir ce qu'il faut arriver. Et c'est bien dommage de voir un partie s'échapper chez un adversaire grâce à un tirage favorable. La négociation n'est pas la seule clef du succès.

Sympathique car le hasard nous a déçu et joué des tours. Et enfin, Sympathique car Chinatown n'est pas un jeu qui dès la sortie de la partie appelle la suivante.

 
  • Négociation pure
  • Des illustrations léchées
  • Simplicité de la règle
 
  • Le hasard qui peut devenir prépondérant
  • La règle du décompte peu claire
  • Très calculatoire

Sympathique

L'avis de Damien
Top à Damien

"Le jeu, dans cette version, a disparu. Des agrégateurs de type Knapix ou Google Shopping vous apprendront qu'il ne se trouve plus, ni neuf, ni d'occasion. Oh, on peut le faire venir du Canada avec 30 euros de frais de port. Dommage, car ce jeu est vraiment génial, indispensable dans une ludothèque... Il est rare. Un point culminant, esthétique et mécanique. Après lui, ce fut une chute sans fin dans la médiocrité. Il vous le faut, tout simplement. Je consens à vous le faire à 75 euros, port compris. Il est neuf parce que je l'ai en double, et je pense qu'il faut contribuer à sa diffusion. Je n'ai pas envie de spéculer sur la valeur qu'il aura dans dix ans"...

Ecrire quelque chose comme ça, en un peu plus subtil, dans l'annonce Okkazeo. La rédiger sous un autre nom. Faire suivre immédiatement cette chronique de la publication de l'annonce, avec une autre à 73 euros. Encore sous un autre nom. Voir s'il y a des pigeons qui mordent à l'hameçon. Ferrer. Encaisser. Acheter un Kickstarter rare et prometteur avec le flouze. Le mettre sur Okkazeo en pièce détachée. Dégueulasse, vous dite ? Le marché. "Si l'argent, comme dit Augier, vient au monde avec des taches de sang naturelles sur une joue, le capital quant à lui vient au monde dégoulinant de sang et de saleté par tous ses pores, de la tête aux pieds." selon K. Marx, qui devait pas trop rigoler dans ses parties de JDS. Chinatown est juste un jeu qui n'a pas peur des tâches de sang sur le tapis, et ma démarche serait finalement tout à fait conforme à l'esprit néolibéral et sanguinaire de cette œuvre majeure - je parle de Chinatown, pas de Okkazeo. Mais je le ferais pas, car il est trop précieux pour moi, vous pouvez me croire sur parole.

Il n'y a absolument rien de nouveau dans ce jeu. Il ne se signale par par ce qu'il ajoute mais par ce qu'il retranche. Assez pur, donc. Quand on a enlevé pas mal de protections, reste une négociation hors de contrôle où tout ou presque est permis. D'une distribution totalement aléatoire de commerces et d'emplacement, chacun va chercher à tirer le meilleur, faisant croire qu'il y a des marchés équilibrés et équitables, des logiques gagnant-gagnant, et de la bienveillance dans le monde. Depuis Chinatown, j'ai quand même l'impression que les jeux qui sont sortis mettent beaucoup d'énergie, et tout un tas de mécanismes, à limiter le mal que l'on peut se faire. L'oxymore de "l'interaction indirecte" que tout le monde avale comme du sirop pour la toux parfum fraise, m'a toujours doucement fait rigoler. Point de ça ici, il s'agit de tromper, d'enfler, abuser, écornifler, arnaquer, carotter, mettre des quenelles, dépouiller, humilier, spolier, truander, friponner, exploiter, plumer, mettre, moquer, humilier. Que cela se passe à Chinatown, et que l'on suppose les commerçants locaux plus enclins à ça que les marchands de tissus de la rue des rosiers, les poissonnières de Marseille, les paysans d'un petit village de la Creuse, ou les auvergnats de Paris est un cliché avec lequel on ne prendrait plus le risque de jouer aujourd'hui. Il y aurait sûrement un post BGG pour nous dire que c'est excessivement racisé, un commercial qui dirait que cela nous ferme au marché coréen, ce avec quoi on ne rigole plus beaucoup.

D'où vient cette version de Chinatown ? D'une source est plus ancienne, la gamme expert de Alea, subdivision de Ravensburger, circa 1999. Trois ans avant Puerto Rico, marqueur essentiel. Filosofia l'a remodelé environ dix ans plus tard, en réhaussant les graphismes, passant d'un gris qui pourrait correspondre à une certaine vision de New York à un truc pop et coloré qui ressemble moins à NYC. Il faut dire qu'à un moment donné, l'industrie du jeu a commencé à regarder en arrière. Non pas qu'elle ait renoncé à avancer, mais tout d'un coup le marché de la nostalgie devenait une ligne comptable viable, comme plus tard le marché des enfants très intelligents. Le "milieu du jeu" suivait en cela la ligne de toutes les industries culturelles, rééditions, révisions, muséification, etc. Difficile de dater quand cela a commencé, peut-être à la Renaissance, bien avant Super Meeple en tout cas, qui finalement n'a fait que purifier cette logique, dans un premier temps en tout cas. Filosofia n'est pas le premier non plus, les remake de Taj Mahal et des Princes de Florance, voisins de gamme chez Alea, par Ystari précèdent. Mais c'était des coups isolés. Filosofia quant à eux avaient systématisé la tendance, ils en avaient fait une ligne éditoriale, dont Chinatown, réédition d'un classique Alea un peu grisâtre mais respecté, fait partie. Ils nous racontaient une jolie histoire. De toute cette série (Dream Factory, Genoa, Marchands du Moyen Age... Goa est un peu à part), Chinatown est peut-être celui qui a le mieux survécu au temps. Sans doute parce que le jeu est très très pur et que les coups de pute sont intemporels.

Mais le jeu ne vaut pas que comme marqueur historique, pièce de musée, il est vraiment très bon. Enfin, si je me souviens bien, cela fait longtemps. Comme dans Boursicocotte, ou Bohnanza, autres chef d'œuvre de la mauvaise foi, on touche au pur jeu de négociation, à l'os, bareback. Le problème, c'est que cela tient beaucoup à la qualité des joueurs, puisqu'on lâche la bride. Deux qualités essentielles et antagonistes du public me semblent nécessaire: 1) Avoir envie de défoncer l'autre et d'en faire sa chose, de ne voir en lui qu'une cible qu'il va falloir cajoler, un pigeon qu'on caresse d'une main avec un poignard dans l'autre 2) Supporter qu'il y ait encore plus fourbe que vous à la table, perdre la main, perdre la partie, perdre son Mojo, sans pour autant balancer le plateau et les tuiles en l'air si jamais cela vous arrive. Un niveau égal ? Cela peut être génial. Peut, car il y aura toujours quelqu'un qui est un peu plus fort en mathématique qui voudrait démontrer à tout le monde la valeur intrinsèque de telle combinaison emplacement/commerce. Tactique facile à contrer, même si on est nul en math, en disant "mais il veut t'enfler", "tu vas surpayer". Comme la production de jeu de stratégie expert favorise cette engeance, et comme ils ont tendance à être considérés comme fiables, deux embranchements sont possibles: la table verra un assemblage mathématique transparent et sans intérêt, ou le doute vaincra. Et à ce moment là, vous passerez un excellent moment. On ne fait plus de jeux comme ça.

 
  • Très libre
 
  • Très libre

Top à Damien

Documents

La règle du jeu

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 5 janvier 2018
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